CSBLa lecture des grands textes de référence sur le rôle et les missions des bibliothèques révèle ce lien intime existant entre les bibliothèques et les communs du savoir. Que cela soit le « Manifeste de l’Unesco pour les bibliothèques Publiques » de 1994, la « Charte des Bibliothèques du Conseil Supérieur des Bibliothèques » de 1991 ou encore la « Déclaration de Lyon sur l’accès à l’Information et au développement » de l’International Federation of Library Associations (IFLA) de 2014, tous ces grands textes et pour ne citer que ses trois exemples, portent les valeurs fondamentales défendues par la pensée des communs du savoir : la nécessité d’un accès et d’un partage non entravés de l’information et de la connaissance afin de faciliter l’émergence de nouveaux savoirs et le développement des sociétés. La toute récente « Charte pour l’accès libre à l’information et aux savoirs »  de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) se réfère explicitement aux communs du savoir en énonçant à l‘article 7, « le droit des citoyens d’accéder, de réutiliser, de créer et de diffuser des communs du savoir en bibliothèque ». Et ce n’est pas un hasard si Elinor Ostrom a co-dirigé l’ouvrage collectif et fondateur de la pensée des communs du savoir, « Understanding knowledge as a commons » avec Charlotte Hesse, bibliothécaire américaine.

Malgré cette grande proximité pouvons-nous considérer les bibliothèques publiques comme des communs du savoir ?

La bibliothèque, un commun du savoir ?

A la lecture rapide des traits constitutifs d’un commun du savoir, nous serions tentés de répondre par l’affirmative à cette interrogation : une ressource informationnelle matérielle et/ou immatérielle partagée au sein d’une communauté, des règles protégeant et organisant l’accès à cette ressource et un mode de gouvernance permettant aux membres de cette communauté, les commoneurs, de faire respecter au cours du temps les droits et les obligations qui régissent cette ressource. Les bibliothèques donnent effectivement accès à des ressources informationnelles qui dans le cas des ressources tangibles sont sorties de la sphère marchande pour en permettre un usage collectif. De même que tout un corps de règles et de pratiques ( la durée de prêts, le nombre de documents empruntables, veiller à l’état du document …) assure la durabilité de ces ressources dans le temps et empêche de les soustraire de manière définitive à cet usage collectif. Mais l’essentiel des documents disponibles dans une bibliothèque sont la propriété de la puissance publique et ne peuvent être considérés comme des biens communs qui par définition, ne sont soumis ni au régime de la propriété privée et ni à celui de la propriété publique. Seules les ressources patrimoniales appartenant au domaine public et conservées par les bibliothèques peuvent être considérées comme des biens communs à part entière. Mais leur seule présence ne suffit pas à faire de la bibliothèque publique un commun du savoir. Car il ne s’agit pas seulement de donner accès et de faciliter le partage d’une ressource commune, il s’agit également de gérer collectivement ses ressources et d’édicter les règles d’usages par une gouvernance de pair à pair. C’est cette action collective autour de la ressource qui constitue le commun. Or le mode de gouvernance des bibliothèques institutionnelles n’est pas encore compatibles avec cette horizontalité. Les règles d’usages et la gestion des ressources d’une bibliothèque ne sont pas définies ou du moins de manière significative, par la communauté des usagers. Si nous mesurons néanmoins l’effort actuel de nombreuses bibliothèques pour faire participer l’usager à la vie de leur établissement, celui-ci est rarement considéré comme un « commoner » prenant activement part à la gouvernance. Une bibliothèque comme un commun du savoir ne se décrète pas, elle est instituée par un collectif, à l’image des bibliothèques citoyennes et participatives qui émergent ci et là telles que les Little free librairies ou encore  BiblioDebout à Paris. Les bibliothèques publiques sont des services publics qui gèrent des ressources collectives, dont certaines sont des biens communs,  au nom de l’intérêt général et de l’égalité d’accès à la connaissance et à l’information. Si ces bibliothèques ne peuvent donc être considérés comme des communs stricto sensu, elles participent néanmoins de par leurs missions, à garantir le développement de ces communs du savoir.

Des communs du savoir sous garantie publique

Dans son ouvrage « La renaissance des communs » David Bollier propose la notion de communs sous garantie publique. Il l’applique aux ressources partagées à une échelle si vaste qu’il est très difficile d’en imaginer une auto-gestion sans l’intervention de la puissance publique. Il cite les exemples du climat, de l’atmosphère mais aussi de la recherche scientifique et plus globalement celui des savoirs. Cette puissance publique qui n’est pas elle même propriétaire ultime de ces ressources, endosserait un rôle à la fois de garant d’un accès ouvert et pérenne à ces biens partagés en sécurisant notamment les droits d’usage des commoners et celui de facilitateur d’un engagement à faire « en commun ». Cette exigence de garantie publique des communs du savoir resurgit avec l’émergence du numérique. Détachée des supports physiques, l’information est désormais plus facilement copiable, diffusable et partageable amplifiant ainsi son caractère additifs. Plus nous accédons aux savoirs et à l’information et plus nous les enrichissons et les développons. Mais paradoxalement le numérique rend ces savoirs infiniment plus fragiles et vulnérables aux appropriation abusives que ceux exprimés sur des supports matériels. C’est ce nouveau mouvement d’enclosure qui rend cette exigence de garantie publique d’autant plus aiguë.

David Bollier illustre son propos en prenant l’exemple de la recherche scientifique dont les chercheurs ne mesurent pas toujours l’importance de publier de leur propre chef le fruit de leur recherche sous des licences ouvertes afin d’en favoriser la circulation et le partage, moteurs du progrès scientifique. Il insiste sur le rôle de la puissance publique qui en instituant un cadre juridique favorisant la libre diffusion des résultats de la recherche financée par des fonds publics, faciliterait le développement des sciences ouvertes. C’est ce que vient d’instituer l’article 30 de la toute récente loi française pour une république numérique en consacrant un droit de valorisation secondaire pour les publications scientifiques qui donne la possibilité aux chercheurs auteurs de rendre librement accessible leur publication après une courte durée d’embargo. L’action publique en rétablissant le caractère de non rivalité des savoirs, garantie l’effectivité d’une pratique de faire en commun et vient contrecarrer la volonté des éditeurs de revues commerciales d’enfermer derrière un copyright et un mur payant l’accès aux articles de la recherches publique.

Etant des dispositifs de politiques publiques, les bibliothèques participent pleinement à cette bienveillance publique. Il en est ainsi lorsqu’elles numérisent des oeuvres du domaine public et décident de les diffuser sans aucune restriction d’usages sous une licence ouverte. Mais les bibliothèques ne se suffisant pas à elle-même. Cette libre diffusion du domaine public numérisé n’empêchera pas la prédation d’un « passager clandestin » qui s’approprierait de manière abusif cette ressource puisqu’aucun cadre juridique protège le domaine public en France. Ainsi cette bienveillance publique est fragilisée par l’absence d’une reconnaissance juridique des biens communs informationnels. Il n’y a pas de communs performants sans une puissance publique alliée.

La bibliothèque comme maison des communs du savoir

Cette bienveillance publique ne se cantonne pas à protéger et à assurer l’accès et le partage d’une ressource informationnelle. Elle porte également en elle la vivacité de l’esprit de collaboration et de partage, elle tient en éveil la volonté des individus à prendre part à la vie culturelle. Il s’agit donc de garantir sur nos territoires l’accès à des lieux ouverts où les communautés d’intérêts peuvent se réunir, travailler, échanger et exercer une créativité. Parce qu’elles sont l’un des rares services publics ouverts à tous et accessibles gratuitement, les bibliothèques publiques sont ces tiers lieux des savoirs dans lesquelles peut se déployer une action collective en s’appuyant sur une démarche participative, transparente et inclusive. A la condition qu’elles adaptent leurs espaces, leurs mobiliers, leurs horaires d’ouverture, qu’elles offrent un accès à internet ouvert et non bridé, qu’elles garantissent les usages moteurs de l’appropriation telle que la copie privée et qu’elles tissent une relation de confiance et horizontale avec les citoyens. La bibliothèque ne se pense plus uniquement comme un dispositif public d’accès aux savoirs mais comme un espace public, que l’on pourrait appeler plus largement un espace commun, où se retrouvent des communautés actives qui en son sein produisent et partagent de nouveaux savoirs et savoir-faire et encouragent les citoyens à faire ensemble, à développer leur capacité à produire, à transmettre, à gérer et à défendre par eux même ces biens communs de la connaissance et in fine, à devenir des commoners. Les bibliothèques publiques s’affirment ainsi comme des maisons de proximité des communs du savoir où les citoyens qui la pratiquent, imaginent et construisent l’espace politique des communs et en deviennent les gardiens vigilants. Nous mesurons alors, combien l’approche des communs est garante pour les bibliothèques d’un accès libre à l’information et à la connaissance, d’une liberté de participer à leur développement et d’une forme d’équité sociale.


Ce texte est extrait de l’ouvrage « Communs du savoir et bibliothèque » que j’ai eu le plaisir de diriger pour les édition du Cercle de la Librairie. Le sommaire de cet ouvrage est consultable en ligne.

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3 commentaires sur « La bibliothèque, une maison des communs du savoir. »

  1. Merci Lionel! il me semble que l’ouvrage n’est pas disponible gratuitement en ligne, tu confirmes? Auquel cas c’est un peu dommage car pas vraiment dans l’esprit du livre…

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  2. Bonjour Perrine,
    Le livre n’est pas disponible gratuitement mais l’éditeur a accepté que les auteurs puissent diffuser librement leur texte sans embargo de temps. Ainsi tu trouveras les chapitres écrits par Silvère Mercier, Lionel Maurel, Thomas Fourmeux, sur leur blog respectif. Ceux de Daniel Bourrion, Sylvain Machefert et Pierre Carl Langlais en open Access sur HAL et Okina. Il ne tient qu’aux autres auteurs de libérer leur texte.

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