CSB

Ce texte est la partie introductive de l’ouvrage « Commun des savoirs et bibliothèques » que j’ai eu le plaisir de diriger pour les éditions du Cercle de la Librairie. Le sommaire de cet ouvrage est consultable en ligne.



Nous parlons de commun de la connaissance dès lors qu’il y a une activité collective et horizontale pour créer, maintenir et offrir des savoirs en partage. L’émergence du numérique a facilité et encouragé ses usages de création et de diffusion au point d’offrir une opportunité extraordinaire pour construire une société du savoir ouvert et partagé à l’échelle du monde. Wikipedia, l’encyclopédie collaborative sous licence libre est sans nul doute l’exemple le plus emblématique. Mais en parallèle les activités d’enclosure des biens informationnels n’ont cessé de prendre de l’ampleur. Par enclosure nous entendons toute une série de stratégies technique, économique ou juridique, visant à limiter la circulation et le partage de l’information et du savoir. Ce mouvement n’est pas le seul fait d’entités privées ou commerciales. Les institutions publiques peuvent également contribuer à la fragilisation des communs de la connaissance sans en avoir toujours conscience. L’accès au savoir est un droit fondamental et le manifeste de l’Unesco pour les bibliothèques publiques nous rappelle que les bibliothèques demeurent des institutions facilitatrices et garantes de cet accès pour tous aux savoirs, de leur préservation, de leur circulation. Le numérique ne remet pas en question les fondements de ces missions et les bibliothèques n’ont jamais eu vocation à être des verrouilleurs d’accès. Des territoires et des bibliothèques ont activement décidé de jouer un rôle important dans la promotion, la protection et le développement des communs du savoir. Ils incarnent un engagement pour une politique publique d’accès libre et ouvert aux savoirs et reconnaissent à la connaissance partagée un rôle moteur dans le développement de nos sociétés. C’est cette approche que nous souhaitons détailler dans cet ouvrage au travers de trois grands champs d’actions possibles :

– préserver et valoriser les biens communs du savoir,
– contribuer aux communs du savoir,
– encourager l’émergence d’une co-gestion des communs du savoir.

Préserver et valoriser les biens communs du savoir

Préserver et valoriser les biens communs du savoir n’est rien d’autres que la prolongation de l’activité traditionnelle de conservation et de médiation des bibliothèques. Et pourtant les ressources numériques alternatives qui rassemblent les oeuvres relevant du domaine public ou celles diffusées sous une licence libre occupent une place encore marginale dans les bibliothèques publiques. Leur intégration et leur valorisation permettraient de faire découvrir de nouvelles créations littéraires, culturelles, artistiques et scientifiques en parallèle des ressources éditoriales payantes. Toutefois, cette mise à disposition n’est pas suffisante en soi. Elle nécessite un travail de sélection dans l’immensité des ressources numériques alternatives disponibles et la mise en place de dispositifs de médiation centrés sur la réutilisation des ces contenus libres et sur la compréhension de ce qu’est la culture libre. Et c’est l’acculturation professionnelle sur l’accès libre et ouverts aux savoirs qui est interrogée ici. Ainsi, dans le cas des œuvres patrimoniales numérisées appartenant au domaine public, les bénéfices d’une valorisation par les bibliothèques est parfois totalement annihilés par la mise en place de conditions d’utilisation extrêmement restrictive voire par la pratique du « copyfraud » démantelant l’intégrité même du domaine public. L’enjeu n’est pas seulement juridique, il s’agit d’affirmer le rôle central des bibliothèques publiques dans la protection, l’enrichissement et le renforcement des communs de la connaissance et de démontrer leur volonté de participer à l’édification d’un vaste écosystème des savoirs aux côtés de communautés scientifiques et de communautés d’amateurs. A ce principe d’exigence d’une libre réutilisation du patrimoine numérisé par les institutions culturelles, est opposé l’argument d’ordre budgétaire. Les crédits publics alloués à la numérisation demande un retour sur investissement et justifieraient à appliquer des contraintes et des redevances pour la réutilisation des fichiers. Néanmoins d’autres modèles économiques émergent, mieux à même de concilier une soutenabilité budgétaire à long terme et la libre réutilisation du produit final de la numérisation. Le financement participatif, la numérisation à la demande ou un partenariat Privé/public combinant la libre et gratuite diffusion des documents numérisés avec des services payants à valeur ajoutée sont ces modèles économiques alternatifs permettant aux institutions culturelles de contribuer aux communs de la connaissance davantage qu’elles n’établissent de nouvelles enclosures. Cependant ces solutions alternatives ne pourront jouer qu’un rôle d’appoint aux indispensables financements publics de la numérisation patrimoniale qui positionnent l’Etat et les collectivités locales comme les garants publics d’une préservation de la connaissance au sein des biens communs.

Contribuer aux communs du savoir

Cette deuxième partie de l’ouvrage interroge la manière dont les bibliothèques peuvent s’inscrire dans la maïeutique des communs, en contribuant activement à la co-production de biens communs informationnels. Deux pistes sont ici explorées : la participation au mouvement de l’ouverture des données publiques et de la recherche (open data) et à celui de l’accès libre à l’information scientifique (open access), et l’incitation auprès des communautés d’intérêt à contribuer à la production et à l’ enrichissement de savoirs.

Image par h_pampel. CC-BY-SA. Source : Flickr

Depuis la loi CADA du 17 juillet 1978, chacun doit pouvoir utiliser les données publiques produites par les collectivités locales, l’État, les établissements publics et administratifs. Ces données publiques sont un bien commun directement inspiré de la démarche et des pratiques de l’open source, qui s’organisent autour des notions d’ouverture, de participation et de collaboration. Elles contribuent à une plus grande transparence de l’action publique et encourage l’émergence de nouvelles connaissances découlant de de la réutilisation de ces données ouvertes et combinées. Des bases documentaires aux statistiques de fréquentations et de prêt, des usages des publics aux données de la recherche, les bibliothèques sont productrices de données. Néanmoins en France, les données culturelles dont relèvent les données de bibliothèques bénéficient encore de « l’exception culturelle française » établie par le régime dérogatoire à la loi CADA. En conséquence, les bibliothèques ne sont soumises à aucune obligation légale d’ouverture des données et force est de constater la place encore faible des données culturelles des bibliothèques publiques proposées sous des licences ouvertes malgré les incitations du Ministère de la Culture. La crainte d’une exploitation par des tiers à des fins commerciales de leurs données publiques motive leurs réticences. Pour autant des bibliothèques ont fait le choix de s’inscrire dans l’écosystème de la données culturelles ouvertes car au delà du potentiel du renouvellement et de l’amélioration de leur offre de services, celles-ci ont voulu s’engager en faveur du transfert des connaissance et garantir ainsi la pérennité de ce bien commun informationnel. a l’image des bibliothèques de la ville de Paris qui publient sous licence ouverte sur le site « Open Data Paris » leurs données documentaires et statistiques accompagnées d’outils d’exportation, d’analyse et de visualisation ainsi qu’une entrée API pour les développeurs.

 

Les bibliothèques universitaires se montrent plus volontaristes et notamment sur la question du libre accès aux publications scientifiques. L’open access est né de la volonté d’utiliser les potentialités offertes par le numérique et les réseaux pour en améliorer la communication en s’appuyant sur des idées simples de diffusion et de partage sans contraintes technique et financière et de respect de l’éthique scientifique. En 25 ans les sciences ouvertes sont devenues un enjeu politique et économique majeur tant elle heurte les intérêts économiques et commerciaux de l’édition scientifique qui enferment ce savoir derrière des barrières payantes et interroge en profondeur les pratiques scientifiques établies. Si l’open access facilite l’accès des connaissances scientifiques à la communauté de chercheurs, il permet également d’ouvrir les résultats de la recherche à la société civile. Ce mouvement a su convaincre au-delà du cercle des chercheurs et bibliothécaires militants et plusieurs institutions ont pris des mesures favorisant notamment le développement de l’open access. Les initiatives sont multiples : souscription à des offres supportant des démarches déclarées en faveur du libre accès; accompagnement des chercheurs-auteurs afin de les inciter à publier de manière ouverte les résultats de leur recherche; affirmation de l’expertise technique des bibliothèques dans l’attention portée aux métadonnées, au respect des protocoles spécifiques au libre accès, ou encore aux questions d’archivage pérenne, pour ne citer que ces quelques exemples. Ce qui apparait ici est une profonde évolution des bibliothèques qui ne se vivent plus comme un simple réceptacle et distributeur des savoirs, mais comme un interlocuteur « naturel » au projet de publications scientifiques libres et ouvertes, par son expertise, sa connaissance des enjeux et ses convictions

La production et la circulation ouvertes des données et des connaissances peut se doter d’une dimension participative en incitant les communautés d’intérêt à venir enrichir et documenter ses  savoirs, voire à en produire de nouveaux. C’est ce que permet notamment les projets de crowdsourcing expérimentés depuis plusieurs années par des institutions culturelles. Cette production commune des savoirs peut prendre des formes multiples :  production de métadonnées dites « sociales », collecte de documents numérisés dont les originaux sont détenus par les utilisateurs ou création de nouveaux savoirs scientifiques. Mais cet appel à l’intelligence collective doit se construire dans un esprit de réciprocité. Les fruits de cette co-production doivent donc être à leur tour ouverts à la diffusion, à la dissémination et à la réutilisation pour qu’ils puissent tirer bénéfice de l’écosystème du web et impulser le cercle vertueux du faire en commun. La confiance, le respect des règles et la réciprocité sont des éléments essentiels au développement des communs. Cette incitation à contribuer peut se déporter au sein des communautés de commoners qui existent essentiellement hors des cadres institutionnels. L’encyclopédie collaborative Wikipédia s’est développée à l’origine hors des bibliothèques mais ses missions rejoignent en de nombreux points celles que remplissent ces structures depuis des décennies.  Il y a donc un intérêt commun à développer et à promouvoir ce commun de la connaissance. Il s’agit d’aller au delà du simple signalement de l’existence des projets portés par la fondation wikimedia : faire de la médiation sur les principes de fonctionnement de l’encyclopédie, organiser des ateliers de contribution, participation des bibliothécaires à l’alimentation de Wikipédia ou encore diffuser ses collection patrimoniales numérisée issues du domaine public au sein de wikimedia sources et permettre ainsi au wikipédiens d’utiliser ces ressources pour illustrer leurs contributions. Ces projets collaboratifs fédèrent ainsi autour des bibliothèques des communautés d’amateurs qui la perçoivent comme des espaces communs et  vivants de contribution et de partage de connaissances communes.

Image par Cea. CC-BY. Source : Flickr

Encourager l’émergence d’une co-gestion des communs du savoir.

C’est en fonctionnant sur la base du paradigme des communs que les bibliothèques peuvent impliquer les communautés citoyennes aux processus de gestion et de décisions concernant les moyens d’accéder, de conserver et de developer les ressources informationnelles. Tommasso Fattori parle de commonification des services publics ou d’un partenariat public/commun où chacun joue son rôle de vigilance et de bienveillance à l’égard des biens communs concernés. L’institution publique ne régule plus par elle même mais veille au respect des règles décidé collectivement. Plus largement, son propos permet d’éviter l’écueil de percevoir les communs de la connaissance comme une alternative aux services publics. Néanmoins trouver le point d’équilibre n’est pas simple : comment mettre en oeuvre une gouvernance horizontale où ceux qui agissent sont ceux qui décident, au sein d’un service public organisé de manière verticale ? C’est ce qui est interrogé dans la troisième partie de cet ouvrage.

Ce partenariat public/commun, bibliothèque/commoners, peut être analysé sous l’angle de la gestion commune de supports tangibles de la connaissance issus du don ou de l’achat commun. Il s’agit de laisser le choix et la sélection de ces ressources ainsi que  la gestion des droits d’usages associées aux communautés d’intérêt « auto-organisée » sous la bienveillance de la puissance publique. L’exemple des fonds participatifs de documents partagés par les habitants ou encore celui des grainothèques qui organisent des échanges de savoirs faire, questionnent en profondeur les bibliothèques qui passent du statut de fournisseur d’une collection raisonnée à celui de facilitateur de la mise en commun de connaissance et d’agir ensemble. C’est l’ensemble des relations sociales qui se tissent autour de la ressource partagée qui crée le commun. C’est pour faciliter ce « faire en commun » que des bibliothèques font le pari de developper en leur sein des espaces d’échanges de savoirs et savoirs-faire, construits sur les bases de la transmission de connaissances par des pairs. Ce sont les espaces d’apprentissage collaboratif et plus particulièrement ces lieux de fabrication numérique et du faire soi-même que sont les fablabs, les makersSpaces et autres médialabs. En mettant en place des espaces modulables, largement ouverts, en confiant l’animation d’ateliers à des individus et la gestion des savoirs produits aux communautés participantes, les bibliothèques font le pari de s’affirmer sur nos territoires comme des tiers lieux « vivant » des communs.  Ces espaces de partage, de co-production et de co-gestion de savoir peuvent ainsi devenir les outils bienveillants de la puissance publique parce qu’ils posent les fondements de la participation active des citoyens aux politiques publiques et favorisent l’émergence de valeurs communes, moteurs de l’appropriation de l’espace public et du vivre ensemble. Dés lors, concevoir une médiathèque, son offre de ressources et de services doit inscrire les habitants du territoire concerné comme co-concepteurs du projet et acteurs de la vie de l’équipement à l’image de ce qui a été fait pour la future médiathèque intercommunale de Lezoux. Ainsi la bibliothèque se pensant comme un commun cherche des voies nouvelles, développe la capacité d’agir des citoyens et s’affirme comme l’un des maillons essentiels de l’innovation sociale et d’une démocratie contributive. C’est une formidable perspective de revitalisation des bibliothèques qui se présente devant nous.

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2 commentaires sur « Quelles articulations entre les communs des savoir et les bibliothèque ? »

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