Médiation numérique des savoirs et marketing public : différences et complémentarités

Réjean Savard, directeur de la revue Documentation et bibliothèques nous a interrogé, Silvère Mercier et moi sur les liens entre la médiation numérique des savoirs et le marketing à l’occasion d’un dossier sur le marketing de cette revue Québécoise (attention les articles ne sont pas en accès libre). Nous avons répondu avec plaisir, parce que cela nous a permis de clarifier pas mal de points que nous n’avions jamais eu l’occasion de creuser. L’article qui suit vous permettra de mieux comprendre ce que nous entendons par ce « concept opérationnel » de Médiation numérique des savoirs en attendant la parution prochaine d’un livre coécrit avec Silvère Mercier. Nous vous incitons bien sûr à lire le contenu de cette excellente revue trop peu connue par chez nous !

Médiation numérique des savoirs et marketing public : différences et complémentarités

The Numeric Mediation of Knowledge and Consumer Marketing: Differences and Similarities

Lionel Dujol

Chargé du développement numérique, Direction de la lecture publique, Valence Romans Sud Rhône-Alpes

Silvère Mercier

Médiations – innovations numériques – Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou

Résumé

La thématique de la médiation numérique s’est développée ces dernières années dans les discours professionnels des bibliothécaires. Il s’agit ici de prendre en compte les changements majeurs apportés par le numérique à la construction et à la diffusion des savoirs et des savoir-faire. La médiation numérique des savoirs vise à favoriser la rencontre entre des informations et des personnes par des dispositifs opérationnels au sein d’une démarche orientée vers ce qui constitue des enjeux de politiques publiques à l’ère du numérique.

Parallèlement, dans le secteur culturel, les outils du marketing sont de mieux en mieux connus et appliqués au sein du secteur public. Bien loin de se réduire à la simple fonction publicitaire, le marketing constitue une stratégie visant à ajuster l’offre aux besoins et aux attentes des clients potentiels, à en assurer pertinemment la distribution et la promotion, puis à faire en sorte que cette offre est perçue comme une offre de qualité par les usagers. Est-ce dire alors que la mise en œuvre d’un dispositif de médiation numérique des savoirs s’inscrit dans une démarche de marketing public? Quelles sont les différences et les complémentarités entre ces deux concepts opérationnels bien distincts?

Abstract

The notion of digital mediation is present in the professional discourse of librarians. The significant impact of the digital environment on the construction and dissemination of knowledge and know-how must be taken into account. The purpose of the digital mediation of knowledge is to facilitate the connection of information to users, with the help of operational devices within a process that takes reflects the challenges of public policies in the digital era.

A complimentary concern for the cultural sector must be factored in: marketing tools are better known and applied to the public sector. Far from being reduced to a simple advertising function, they are seen as a strategy tailored to adjust the offer to the needs and expectations of potential clients, to ensure the relevant distribution and promotion of these tools, and to ensure that the offer is perceived as being of quality by its users. This raises two questions. Is the implementation of a digital mediation device of knowledge part of the consumer marketing process? What are the differences and similarities between these two distinct operational concepts?

La thématique de la médiation s’est développée ces dernières années dans les discours professionnels des bibliothécaires. Comme cette notion est souvent ramenée à la médiation culturelle, nous avons souhaité garder ce terme et lui donner une visée opérationnelle dans le secteur des bibliothèques publiques en parlant de « médiation numérique des savoirs ». Il s’agit pour nous de prendre en compte les changements majeurs apportés par le numérique à la construction et à la diffusion des savoirs et des savoir-faire. Parallèlement, dans le secteur culturel, les outils et concepts du marketing sont de mieux en mieux connus et appliqués au sein du secteur public. Qu’entendons-nous par médiation numérique des savoirs? En quoi ce « concept opérationnel » se distingue-t-il du marketing public?

La méditation numérique au service de la diffusion des savoirs

Comme nous l’entendons, la médiation numérique des savoirs est proche de la définition que donne Bertrand Calenge (2015) de la médiation des connaissances :

La médiation des connaissances est un dispositif humain, fonctionnel, et continu, activement organisé pour l’accroissement des connaissances d’une population, mobilisé par l’identification des besoins cognitifs des personnes concernées, et s’inscrivant dans leurs pratiques et dans la communauté qu’elles constituent.

Même si le terme « médiation » peut sembler flou à première vue du fait de l’inflation de son emploi, il nous semble particulièrement important de conserver l’idée de lien et d’accompagnement humain qui le fonde. Nous tenons à y ajouter le terme « numérique » pour signifier la pleine prise en compte du contexte nouveau de l’économie de l’attention, des flux et des communs de la connaissance. La médiation numérique des savoirs vise donc à favoriser la rencontre entre des informations et des personnes par des dispositifs. Si l’on donne à cette activité la dimension d’une démarche orientée vers ce qui constitue des enjeux de politiques publiques à l’ère du numérique, on obtient cette définition précise :

La médiation numérique est une démarche visant à mettre en œuvre des dispositifs de flux, des dispositifs passerelles et des dispositifs ponctuels pour favoriser l’accès organisé ou fortuit, l’appropriation et la dissémination de contenus à des fins de diffusion des savoirs et des savoir-faire.

À notre sens, les enjeux du métier de bibliothécaire se déplacent de la constitution et de la gestion de collections vers la conception de dispositifs de médiation. Les bibliothécaires doivent ainsi concevoir des interfaces, au sens large du terme, entre des contenus qu’ils n’ont pas nécessairement acquis et des personnes à qui ces contenus peuvent bénéficier. En d’autres termes, la valorisation des collections n’est plus une des dimensions de leur gestion, mais elle se développe au point de devenir une activité stratégique visant à développer la capacitation des citoyens à partir de contenus qui vont bien au-delà de la collection initiale. La collection, qu’elle soit numérique ou tangible, ne disparaît pas, mais devient un des supports parmi d’autres de médiation des savoirs, au moyen de dispositifs numériques.

Une démarche centrée sur la mise en œuvre de dispositifs opérationnels

La mise en œuvre d’un projet de médiation numérique est centrée sur l’élaboration de dispositifs. Le choix de dispositifs de médiation numérique doit viser à satisfaire un besoin d’information (tels apprendre une langue ou comprendre le droit du travail) en utilisant des outils adaptés (tels des dossiers numériques, des cartes heuristiques, des pages Facebook thématiques, des ajouts d’information au sein d’une communauté d’intérêts sur le Web, etc.) s’inscrivant dans des usages informationnels constatés (telle la lecture de l’information en flux à travers un cercle relationnel inscrit dans un média social).

Un besoin d’information est une lacune ressentie par un individu du point de vue de ses connaissances, ce qui le porte à s’engager dans une activité de recherche d’informations. Ce besoin d’information nous semble révéler un élément moteur fondamental : une curiosité initiale pouvant d’autant mieux être satisfaite que celui qui l’exerce est conscient de la qualité de sa propre attention. En ce qui concerne les usages, nous retenons l’approche étymologique. « Usage » est dérivé du latin usus ou us, et désigne une pratique habituellement observée dans un groupe ou une société donnés. Ainsi, Julien Mahoudeau (2006) définit l’usage comme ce que font réellement les utilisateurs des outils de médiation qu’ils manipulent.

Dès lors, il s’agit d’équilibrer les trois composantes d’un dispositif pour le rendre le plus efficace possible au regard de l’objectif de contribution à la diffusion des savoirs et des savoir-faire. Il convient de distinguer trois types de dispositifs non exclusifs les uns des autres qui permettent de construire un projet de médiation numérique des savoirs.

Dispositifs de flux

Un dispositif de flux est un dispositif stable permettant le développement d’une identité numérique et constituant une présence en ligne pérenne et attrayante. Il vise à capter l’attention par le positionnement, la forme et le contenu proposés. Un dispositif de flux vise donc à créer des habitudes de lecture en s’insérant dans le flux des médias sociaux et en tissant un lien de confiance avec des communautés d’intérêts. Cela peut être les sites Internet de bibliothèques, les portails thématiques, les applications mobiles, les blogues, les pages Facebook ou encore les profils Twitter. Il s’agira ici de dépasser une stratégie de communication qui viserait uniquement à promouvoir l’établissement en disséminant une information factuelle et événementielle sur le fonctionnement de la bibliothèque.

Dispositifs ponctuels

Un dispositif ponctuel est un dispositif permettant la mise en forme d’informations de manière attrayante et visant à capter l’attention des utilisateurs. Il peut s’insérer dans un dispositif de flux. L’essentiel de ces dispositifs de médiation est de proposer des scénographies numériques particulièrement bien adaptées à une consultation en ligne. Ainsi, une sélection de ressources autour de la thématique des voyages sera bien plus « attractive » sous la forme d’une carte en ligne géolocalisant lesdites ressources qu’un simple fichier PDF téléchargeable qui n’est que la version numérique d’un document imprimé.

Dispositifs passerelles

Un dispositif passerelle est un dispositif dont la caractéristique est de proposer une interface entre un milieu tangible et un milieu numérique. En parallèle des dispositifs de médiation en ligne, il est important de valoriser ce travail de médiation au sein même des espaces physiques de la bibliothèque, afin que l’ensemble des usagers fréquentant ces structures puisse les découvrir. Ce travail d’hybridation est nécessaire pour que les sphères numérique et tangible ne soient pas des espaces clos et hermétiques. Il s’agit de faire circuler les savoirs et les informations en les plaçant là où les utilisateurs ont des chances d’y accéder. Ainsi, les avis et les critiques des bibliothécaires (et des usagers) pourront être matérialisés sous forme d’étiquettes collées sur les livres, avec l’intégration d’un lien vers la version en ligne (QR code ou URL raccourcie). Ces dispositifs passerelles peuvent aussi être utilisés pour « rematérialiser » les ressources numériques proposées par les bibliothèques en objets manipulables et visibles dans les espaces physiques de la bibliothèque.

Un nécessaire positionnement stratégique

Quel que soit le dispositif de médiation adopté, les contenus et savoirs diffusés par les bibliothèques doivent s’inscrire dans un positionnement stratégique afin d’atteindre les communautés ciblées. Il s’agit de répondre à un ensemble de questions :

  • Pourquoi? Quels sont les objectifs de la bibliothèque et de son institution d’appartenance?

La première étape dans la conception d’un projet de médiation numérique est de définir des objectifs au regard des missions traditionnelles de la bibliothèque, à savoir l’accès à l’information, à la formation et à la culture auquel s’ajoutent les enjeux de la littératie numérique. Il conviendra aussi de prendre en compte les objectifs de politique publique définis par la tutelle et ceux proposés dans le projet d’établissement, en particulier ceux en lien avec la politique documentaire. Une présence en ligne ne doit donc pas être une collection d’outils. L’important est d’avoir une présence cohérente au regard des objectifs que la structure s’est fixée.

  • Pour qui? À qui la bibliothèque s’adresse-t-elle? Quelles sont ses cibles?

À partir de ces objectifs, il sera assez aisé de définir les publics ciblés. La bibliothèque souhaite-t-elle développer des contenus destinés aux usagers fréquentant la structure? Aux non-usagers de son territoire (dans l’objectif de les « transformer » en usagers)? Ou aux amateurs d’un thème proposé hors de son territoire (et qui ne la fréquenteront jamais)? Ces trois communautés sont très distinctes et l’on verra par la suite que le choix d’une identité numérique participe grandement à toucher l’une ou l’autre. Il conviendra aussi de s’interroger sur d’autres critères pour le ciblage du public : l’âge, le sexe, la profession, le niveau socioculturel, etc. Ainsi, face au besoin perçu d’apprendre une langue étrangère, le projet ne sera pas le même selon les motivations perçues (voyages, études, nouveaux arrivants, etc.) ou le niveau perçu de la cible (débutant, avancé, expert confirmée, etc.).

  • Quoi? Que souhaitez-vous proposer à votre public cible? Quels contenus?

Les contenus à diffuser devront à la fois prendre en compte les objectifs généraux et les orientations inscrites dans la politique documentaire de l’établissement. Bien évidemment, il s’agira de faire des choix : quels sont les domaines documentaires que les bibliothécaires souhaitent faire découvrir?

  • Comment? Quelles identités numériques et quels dispositifs développer?

Dans un projet de médiation numérique, il est nécessaire de se demander sous quelle identité numérique la bibliothèque va s’exprimer en ligne. Par identité numérique, on entend tout ce qui caractérise la présence en ligne de la structure, en tant qu’institution, que lieu ou que fournisseur de services. L’élaboration d’identités numériques vise à renforcer la présence numérique de la bibliothèque en phase avec les codes et les usages du Web afin de rendre durablement visibles et lisibles les flux d’information élaborés par les bibliothécaires. La notion d’identité numérique ne se résume pas à un acte ponctuel de communication, mais comme un positionnement Web pérenne pouvant se décliner dans les espaces des bibliothèques. Elle s’articule avec la stratégie de marque d’une collectivité (branding). On peut envisager quatre formes différentes d’identité numérique pour une bibliothèque, celles-ci pouvant se cumuler : identité institutionnelle, identité de service, identité thématique, identité de personnes-ressources.

Identité institutionnelle

Cette identité sert à la mise en œuvre d’une communication institutionnelle. Elle permet d’identifier la structure par son nom et sa localisation géographique. Elle est associée à un logo, lequel peut être propre à la structure ou celui de la tutelle. Son rôle est de fournir de l’information, de faire connaître des contenus et des services. En choisissant cette identité numérique, la bibliothèque s’adresse à un public très ciblé : les usagers de la structure et éventuellement le public local.

Identité de service

Il s’agit ici de créer une identité propre à un service qui peut être rendu à distance. Ce type d’identité a très souvent été utilisé pour les services de questions/réponses. REPONSEATOUT.CA rassemble un groupe de bibliothèques québécoises qui s’engagent à répondre à toutes les questions posées en moins de 72 h. Cette identité est constituée du nom du service et de son propre logo. Son rôle est de faire connaître l’existence du service et de rendre le service à distance. Le public ciblé est très large, autant les usagers fréquentant la structure que des internautes curieux. En cela, c’est une identité qui permet une grande lisibilité de l’utilité sociale des bibliothécaires.

Identité thématique

L’identité thématique a pour objectif de traiter plus particulièrement d’une thématique, d’un centre d’intérêt documentaire. Elle est constituée du nom du média créé pour l’occasion et d’un logo spécifique. Son rôle est de répondre aux besoins documentaires identifiés. Plus l’identité thématique choisie est précise, plus elle a de chances de toucher le public qu’elle cible, à savoir la communauté des amateurs de la thématique. Mentionnons, à titre d’exemple, le portail Bibliojeunes des bibliothèques de Montréal, qui cible les familles du territoire et propose des dossiers thématiques destinés aux parents, des suggestions de lecture pour les enfants, des ressources documentaires d’aide aux devoirs ou encore des propositions d’activités familiales. Nous pouvons également citer l’exemple des pages thématiques Facebook de la Bibliothèque publique d’information (Bpi) à Paris : « Tu vas voir ce que tu vas lire » explore la littérature contemporaine, « Pour une poignée de docs » est dédiée au cinéma documentaire alors que la page « À l’ombre des geeks en fleur » s’adresse aux cultures geek, urbaine et pop.

Identité personnes-ressources

Ce type d’identité repose sur le constat qu’il est plus difficile de créer une relation entre individus et institutions qu’entre individus et personnes qui travaillent dans l’institution. L’identité numérique de personnes-ressources recentre la fonction documentaire non seulement sur la ressource, ou le service, mais sur la « personne-ressource » à qui il faut s’adresser pour « accéder à » ou « être orienté vers ». Tout d’abord, il conviendra de créer des pseudos, souvent constitués du prénom du bibliothécaire et du nom de la bibliothèque. Le logo sera remplacé par un avatar à figure humaine. Les domaines de spécialisation ou les centres d’intérêt de chaque personne-ressource apparaîtront sur le profil. Ces approches stratégiques sont synthétisées par la Figure 1, qui croise à la fois les identités numériques et leur impact sur les publics cibles ainsi que sur les sphères physiques et numériques.

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Si nous prenons comme exemple la volonté d’atteindre des communautés d’intérêts par un thème précis, c’est l’identité thématique qui est la plus adaptée. D’autant que cette identité impacte à la fois les usagers, la communauté locale des habitants et les communautés d’intérêts présentes aussi bien sur le territoire qu’en ligne.

Une fois les différentes identités numériques définies, il convient de choisir les dispositifs de médiation les plus adaptés. Ainsi, une identité institutionnelle aura davantage tendance à développer sa présence en ligne via des dispositifs de flux, alors qu’une identité thématique devra cumuler tous les types de dispositifs. Quoi qu’il en soit, l’outil ne sera jamais la finalité du projet. Il est choisi parce qu’il est le moyen technique le plus en adéquation avec le besoin repéré et les usages constatés au sein de la communauté visée. La question des usages possibles est fondamentale, car elle est la clé de l’appropriation des contenus proposés et de la dynamique de partage, voire de la participation dans certains cas.

Est-ce à dire alors que la mise en œuvre d’un projet de médiation numérique des savoirs est une manière de faire du marketing?

Le marketing en bibliothèque : une stratégie globale difficile à utiliser au quotidien

Le marketing est une discipline managériale développée dans les années 1950. Elle repose sur l’idée que dans le contexte d’une concurrence commerciale accrue, il ne suffit plus de disposer d’un bon produit et de bons vendeurs : désormais, il vaut mieux cerner les attentes, les besoins et les désirs des utilisateurs pour les anticiper, voire les créer. Bien loin de se réduire à la simple fonction publicitaire, elle constitue une stratégie opérationnelle visant à ajuster l’offre aux besoins et aux attentes des clients potentiels, à en assurer pertinemment la distribution et la promotion, puis à faire en sorte que cette offre soit perçue comme une offre de qualité par les usagers. Le marketing public est ce processus d’interrelation dynamique entre des besoins sociaux et les réalités environnementales (démographie, conditions géographiques, économiques et sociales, profils des besoins des différents destinataires).

Le marketing des politiques publiques, et plus particulièrement celui des bibliothèques publiques, repose sur la combinaison cohérente des 4 P (marketing mix) :

  • le produit : l’offre documentaire et de services;
  • le prix d’accès à cette offre : abonnement, gratuité, etc.;
  • la place ou la distribution : les formes et les modalités de sa mise à disposition;
  • la promotion et la communication : la publicité de masse, les relations publiques, les actions promotionnelles qui visent les usagers actuels et les usagers ponctuels.

Conçue pour l’entreprise, cette matrice est très compliquée à utiliser au quotidien par les bibliothécaires. Les 4 P s’appliquent bien à une bibliothèque entière conçue comme un seul dispositif de médiation global inséré dans des politiques publiques. Dans cette approche, le produit est souvent assimilé à la collection et le prix, à la tarification dès l’accès aux services. Pour autant, dès que la granularité de la médiation est plus faible que l’échelle d’un établissement, la pertinence de la grille d’analyse devient plus difficile à percevoir. Comment prendre en compte la place ou le prix, par exemple, pour organiser des sélections d’applications mobiles sur une tablette prêtée dans une bibliothèque? Il nous semble que la notion de dispositif de médiation avec ses trois composantes (outils, usages, besoins) permet une bien meilleure articulation de chaque dispositif avec les enjeux formalisés, dans le meilleur des cas, dans une politique documentaire. Plus largement, l’approche des 4 P a été conçue pour proposer des services à la population, indépendamment de la nature de ces services. L’approche de la médiation a été conçue, au contraire, dans une visée spécifique de médiation des savoirs.

Dans un dispositif de médiation, la notion de besoin documentaire oriente l’action à travers un outil qui, lui-même inséré dans des usages, incite le professionnel à ne pas s’appuyer sur une action d’acquisition uniquement mais sur une démarche de mise en relation. Ainsi, dans le triptyque « objectifs, publics et services », la médiation numérique des savoirs introduit la notion de design. Pour être efficace, le design d’un dispositif doit être non seulement réussi mais bien orienté du point de vue du besoin documentaire auquel il s’agit de répondre. En ce sens, les 4 P du marketing des organisations non marchandes nous semblent trop centrés sur la description des paramètres d’un service et pas assez sur la conception d’un dispositif. Il est à noter que dans les années 1980, le marketing mix 4 P a été remplacé par le modèle des 7 P, qui ajoute les éléments suivants pour les services :

Dans le cas particulier des services et des points de service […], le modèle dit « des 7 P » propose d’enrichir le modèle de base en ajoutant d’autres catégories comme :

Process : caractérisée par l’interaction avec le client (p. ex. : accueil, conseil, horaires d’ouverture, etc.).

People : capacités de la force de vente (p. ex. : présentation, formation, etc.).

Physical Evidence ou « Physical Support » (support physique) : composantes matérielles du magasin (p. ex. : vitrine, organisation des rayons, etc.), du service (p. ex. : rapport annuel pour un expert-comptable, relevé de compte, carnet de chèque, ou carte bancaire pour une banque), ou identifiant le personnel, qui fait partie intégrante de la production pour un service (p. ex. : uniforme ou tenue du personnel). (Wikipédia s.d.)

L’ajout de People résonne particulièrement bien avec la notion d’usage rappelée plus haut. Quant à Physical Evidence, il résonne également très bien avec la notion de dispositif passerelle qui rend tangible, dans les lieux, la démarche de médiation numérique des savoirs. Si le modèle des 7 P semble plus proche des dispositifs de médiation, il faut reconnaître que son application n’est pas aisée puisque l’ajout de ces paramètres complexifie son usage au quotidien. Dans notre recherche de concepts opérationnels, nous pensons que la notion de dispositif, associée à celle de médiation et d’identité numérique, permet de mieux rendre compte de l’élaboration d’une démarche stratégie de médiation.

Des outils opérationnels pour accompagner le changement

Le terme marketing est très souvent mal vu, en particulier en France où la séparation entre secteurs marchand et non marchand est encore très présente. Même articulée aux enjeux des politiques publiques, la notion a du mal à être rendue opérationnelle. Un indicateur simple est de constater le faible nombre de bibliothèques publiques françaises qui ont un département marketing au sein de leur organigramme, alors que les départements de services au public ou de médiation se développent. L’approche par la médiation permet de redonner du sens à l’action en s’appuyant, quand c’est possible, sur la formalisation des objectifs et enjeux opérée lors des projets de politique documentaire. De même, la notion de médiation permet de développer un discours rassurant devant le déluge d’informations et d’outils constaté par les professionnels. La granularité très fine de l’approche par les dispositifs permet de mettre en place une stratégie de changement des mentalités en sortant du « solutionnisme » technologique pour reconnecter, au niveau des dispositifs, la technique aux raisons d’être des bibliothèques. C’est bien la combinaison des dispositifs orientés vers des fins définies en amont et leur articulation avec des identités qui donnent naissance à une démarche de médiation. En ce sens, les dispositifs passerelles peuvent être très efficaces pour encourager le changement en rendant lisible, dans le lieu, l’activité de médiation trop souvent perçue comme abstraite. Cela permet de motiver les professionnels en incarnant la politique de médiation dans des dispositifs qui valorisent les compétences des agents. Sur ce plan, ils participent à une démarche de management du changement. A contrario, l’approche par le marketing public est trop souvent perçue comme une manière de vouloir faire adopter, par le secteur public, des techniques issues du monde marchand. Aussi, bien que proches des démarches de médiation numérique des savoirs, les outils du marketing comme le marketing mix ne sont pas directement opérationnels.

La segmentation adoptée est souvent calquée sur les tranches d’âge et les besoins, là où nous avons constaté qu’une approche par thématique et par besoin documentaire est plus efficace. Si elle se traduit souvent par des besoins spécifiques et des services adaptés pour les jeunes générations ou les seniors, la segmentation par âge héritée du marketing marchand nous semble créer un angle mort : celui des populations qui ne sont ni jeunes ni seniors et pour lesquelles les variables sociodémographiques ne suffisent pas à identifier les besoins documentaires. A contrario, l’orientation des dispositifs de médiation selon une granularité qui peut être très fine (par exemple pour un dispositif ponctuel) nous semble pouvoir correspondre à un besoin pédagogique précis articulé aux segmentations globales proposées par l’approche traditionnelle du marketing. Il est ainsi possible de développer des dispositifs de médiation orientés vers l’apprentissage des langues sans pour autant préjuger de l’âge de celui qui les utilisera.

Un autre point permet d’éclairer la distinction que nous opérons entre médiation numérique des savoirs et marketing non marchand. L’ampleur des mutations apportées par le numérique est l’occasion d’un repositionnement professionnel des bibliothécaires. Loin d’être un besoin abstrait, la dénomination même des tâches et du métier de bibliothécaire a un impact sur la manière dont les fins de diffusion des savoirs et des savoir-faire sont poursuivies. À cet égard, le positionnement vers des projets stratégiques de médiation numérique des savoirs, voire la dénomination même des bibliothécaires comme « médiateurs numériques des savoirs » ne sont pas inutiles. Cette dénomination permet de donner l’image d’un métier nouveau et favorise le décentrement des collections pour les partenaires internes à l’organisation. Par exemple, les liens avec les services de communication ou les directions informatiques sont facilités par l’affirmation dans le discours professionnel d’une fonction propre de médiation des savoirs qui passe par le numérique. Le bibliothécaire n’est plus celui qui prête des livres, mais celui dont la fonction de médiation est centrale et intègre, qui plus est, la dimension numérique autant que la dimension relationnelle. En ce sens, la notion de médiation numérique des savoirs est une notion opérationnelle capable d’incarner pour les bibliothécaires eux-mêmes et leurs partenaires le repositionnement d’un métier.

Enfin, la notion de médiation numérique des savoirs ajoute explicitement à celle de marketing public une notion de positionnement dans l’espace public. Sous-entendue dans le P de « place » ou de « promotion » est la notion d’identité numérique, à laquelle nous avons voulu donner une importancte majeure. Dans notre approche, ce n’est pas qu’un paramètre, mais une composante essentielle de la stratégie de médiation numérique des savoirs. Nous invitons donc les bibliothécaires à répondre à la question : qui parle ? et ceci, dans une granularité fine (dispositif ponctuel), accompagnée, de manière plus large, d’identités thématiques stables et pérennes. Ces distinctions nous semblent essentielles pour élaborer une stratégie de médiation numérique, elle-même répondant aux objectifs de politiques publiques. Le Tableau 1 résume les différences d’approche entre les deux notions.

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La bibliothèque, une maison des communs du savoir.

CSBLa lecture des grands textes de référence sur le rôle et les missions des bibliothèques révèle ce lien intime existant entre les bibliothèques et les communs du savoir. Que cela soit le « Manifeste de l’Unesco pour les bibliothèques Publiques » de 1994, la « Charte des Bibliothèques du Conseil Supérieur des Bibliothèques » de 1991 ou encore la « Déclaration de Lyon sur l’accès à l’Information et au développement » de l’International Federation of Library Associations (IFLA) de 2014, tous ces grands textes et pour ne citer que ses trois exemples, portent les valeurs fondamentales défendues par la pensée des communs du savoir : la nécessité d’un accès et d’un partage non entravés de l’information et de la connaissance afin de faciliter l’émergence de nouveaux savoirs et le développement des sociétés. La toute récente « Charte pour l’accès libre à l’information et aux savoirs »  de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) se réfère explicitement aux communs du savoir en énonçant à l‘article 7, « le droit des citoyens d’accéder, de réutiliser, de créer et de diffuser des communs du savoir en bibliothèque ». Et ce n’est pas un hasard si Elinor Ostrom a co-dirigé l’ouvrage collectif et fondateur de la pensée des communs du savoir, « Understanding knowledge as a commons » avec Charlotte Hesse, bibliothécaire américaine.

Malgré cette grande proximité pouvons-nous considérer les bibliothèques publiques comme des communs du savoir ?

La bibliothèque, un commun du savoir ?

A la lecture rapide des traits constitutifs d’un commun du savoir, nous serions tentés de répondre par l’affirmative à cette interrogation : une ressource informationnelle matérielle et/ou immatérielle partagée au sein d’une communauté, des règles protégeant et organisant l’accès à cette ressource et un mode de gouvernance permettant aux membres de cette communauté, les commoneurs, de faire respecter au cours du temps les droits et les obligations qui régissent cette ressource. Les bibliothèques donnent effectivement accès à des ressources informationnelles qui dans le cas des ressources tangibles sont sorties de la sphère marchande pour en permettre un usage collectif. De même que tout un corps de règles et de pratiques ( la durée de prêts, le nombre de documents empruntables, veiller à l’état du document …) assure la durabilité de ces ressources dans le temps et empêche de les soustraire de manière définitive à cet usage collectif. Mais l’essentiel des documents disponibles dans une bibliothèque sont la propriété de la puissance publique et ne peuvent être considérés comme des biens communs qui par définition, ne sont soumis ni au régime de la propriété privée et ni à celui de la propriété publique. Seules les ressources patrimoniales appartenant au domaine public et conservées par les bibliothèques peuvent être considérées comme des biens communs à part entière. Mais leur seule présence ne suffit pas à faire de la bibliothèque publique un commun du savoir. Car il ne s’agit pas seulement de donner accès et de faciliter le partage d’une ressource commune, il s’agit également de gérer collectivement ses ressources et d’édicter les règles d’usages par une gouvernance de pair à pair. C’est cette action collective autour de la ressource qui constitue le commun. Or le mode de gouvernance des bibliothèques institutionnelles n’est pas encore compatibles avec cette horizontalité. Les règles d’usages et la gestion des ressources d’une bibliothèque ne sont pas définies ou du moins de manière significative, par la communauté des usagers. Si nous mesurons néanmoins l’effort actuel de nombreuses bibliothèques pour faire participer l’usager à la vie de leur établissement, celui-ci est rarement considéré comme un « commoner » prenant activement part à la gouvernance. Une bibliothèque comme un commun du savoir ne se décrète pas, elle est instituée par un collectif, à l’image des bibliothèques citoyennes et participatives qui émergent ci et là telles que les Little free librairies ou encore  BiblioDebout à Paris. Les bibliothèques publiques sont des services publics qui gèrent des ressources collectives, dont certaines sont des biens communs,  au nom de l’intérêt général et de l’égalité d’accès à la connaissance et à l’information. Si ces bibliothèques ne peuvent donc être considérés comme des communs stricto sensu, elles participent néanmoins de par leurs missions, à garantir le développement de ces communs du savoir.

Des communs du savoir sous garantie publique

Dans son ouvrage « La renaissance des communs » David Bollier propose la notion de communs sous garantie publique. Il l’applique aux ressources partagées à une échelle si vaste qu’il est très difficile d’en imaginer une auto-gestion sans l’intervention de la puissance publique. Il cite les exemples du climat, de l’atmosphère mais aussi de la recherche scientifique et plus globalement celui des savoirs. Cette puissance publique qui n’est pas elle même propriétaire ultime de ces ressources, endosserait un rôle à la fois de garant d’un accès ouvert et pérenne à ces biens partagés en sécurisant notamment les droits d’usage des commoners et celui de facilitateur d’un engagement à faire « en commun ». Cette exigence de garantie publique des communs du savoir resurgit avec l’émergence du numérique. Détachée des supports physiques, l’information est désormais plus facilement copiable, diffusable et partageable amplifiant ainsi son caractère additifs. Plus nous accédons aux savoirs et à l’information et plus nous les enrichissons et les développons. Mais paradoxalement le numérique rend ces savoirs infiniment plus fragiles et vulnérables aux appropriation abusives que ceux exprimés sur des supports matériels. C’est ce nouveau mouvement d’enclosure qui rend cette exigence de garantie publique d’autant plus aiguë.

David Bollier illustre son propos en prenant l’exemple de la recherche scientifique dont les chercheurs ne mesurent pas toujours l’importance de publier de leur propre chef le fruit de leur recherche sous des licences ouvertes afin d’en favoriser la circulation et le partage, moteurs du progrès scientifique. Il insiste sur le rôle de la puissance publique qui en instituant un cadre juridique favorisant la libre diffusion des résultats de la recherche financée par des fonds publics, faciliterait le développement des sciences ouvertes. C’est ce que vient d’instituer l’article 30 de la toute récente loi française pour une république numérique en consacrant un droit de valorisation secondaire pour les publications scientifiques qui donne la possibilité aux chercheurs auteurs de rendre librement accessible leur publication après une courte durée d’embargo. L’action publique en rétablissant le caractère de non rivalité des savoirs, garantie l’effectivité d’une pratique de faire en commun et vient contrecarrer la volonté des éditeurs de revues commerciales d’enfermer derrière un copyright et un mur payant l’accès aux articles de la recherches publique.

Etant des dispositifs de politiques publiques, les bibliothèques participent pleinement à cette bienveillance publique. Il en est ainsi lorsqu’elles numérisent des oeuvres du domaine public et décident de les diffuser sans aucune restriction d’usages sous une licence ouverte. Mais les bibliothèques ne se suffisant pas à elle-même. Cette libre diffusion du domaine public numérisé n’empêchera pas la prédation d’un « passager clandestin » qui s’approprierait de manière abusif cette ressource puisqu’aucun cadre juridique protège le domaine public en France. Ainsi cette bienveillance publique est fragilisée par l’absence d’une reconnaissance juridique des biens communs informationnels. Il n’y a pas de communs performants sans une puissance publique alliée.

La bibliothèque comme maison des communs du savoir

Cette bienveillance publique ne se cantonne pas à protéger et à assurer l’accès et le partage d’une ressource informationnelle. Elle porte également en elle la vivacité de l’esprit de collaboration et de partage, elle tient en éveil la volonté des individus à prendre part à la vie culturelle. Il s’agit donc de garantir sur nos territoires l’accès à des lieux ouverts où les communautés d’intérêts peuvent se réunir, travailler, échanger et exercer une créativité. Parce qu’elles sont l’un des rares services publics ouverts à tous et accessibles gratuitement, les bibliothèques publiques sont ces tiers lieux des savoirs dans lesquelles peut se déployer une action collective en s’appuyant sur une démarche participative, transparente et inclusive. A la condition qu’elles adaptent leurs espaces, leurs mobiliers, leurs horaires d’ouverture, qu’elles offrent un accès à internet ouvert et non bridé, qu’elles garantissent les usages moteurs de l’appropriation telle que la copie privée et qu’elles tissent une relation de confiance et horizontale avec les citoyens. La bibliothèque ne se pense plus uniquement comme un dispositif public d’accès aux savoirs mais comme un espace public, que l’on pourrait appeler plus largement un espace commun, où se retrouvent des communautés actives qui en son sein produisent et partagent de nouveaux savoirs et savoir-faire et encouragent les citoyens à faire ensemble, à développer leur capacité à produire, à transmettre, à gérer et à défendre par eux même ces biens communs de la connaissance et in fine, à devenir des commoners. Les bibliothèques publiques s’affirment ainsi comme des maisons de proximité des communs du savoir où les citoyens qui la pratiquent, imaginent et construisent l’espace politique des communs et en deviennent les gardiens vigilants. Nous mesurons alors, combien l’approche des communs est garante pour les bibliothèques d’un accès libre à l’information et à la connaissance, d’une liberté de participer à leur développement et d’une forme d’équité sociale.


Ce texte est extrait de l’ouvrage « Communs du savoir et bibliothèque » que j’ai eu le plaisir de diriger pour les édition du Cercle de la Librairie. Le sommaire de cet ouvrage est consultable en ligne.

Quelles articulations entre les communs des savoir et les bibliothèque ?

CSB

Ce texte est la partie introductive de l’ouvrage « Commun des savoirs et bibliothèques » que j’ai eu le plaisir de diriger pour les éditions du Cercle de la Librairie. Le sommaire de cet ouvrage est consultable en ligne.



Nous parlons de commun de la connaissance dès lors qu’il y a une activité collective et horizontale pour créer, maintenir et offrir des savoirs en partage. L’émergence du numérique a facilité et encouragé ses usages de création et de diffusion au point d’offrir une opportunité extraordinaire pour construire une société du savoir ouvert et partagé à l’échelle du monde. Wikipedia, l’encyclopédie collaborative sous licence libre est sans nul doute l’exemple le plus emblématique. Mais en parallèle les activités d’enclosure des biens informationnels n’ont cessé de prendre de l’ampleur. Par enclosure nous entendons toute une série de stratégies technique, économique ou juridique, visant à limiter la circulation et le partage de l’information et du savoir. Ce mouvement n’est pas le seul fait d’entités privées ou commerciales. Les institutions publiques peuvent également contribuer à la fragilisation des communs de la connaissance sans en avoir toujours conscience. L’accès au savoir est un droit fondamental et le manifeste de l’Unesco pour les bibliothèques publiques nous rappelle que les bibliothèques demeurent des institutions facilitatrices et garantes de cet accès pour tous aux savoirs, de leur préservation, de leur circulation. Le numérique ne remet pas en question les fondements de ces missions et les bibliothèques n’ont jamais eu vocation à être des verrouilleurs d’accès. Des territoires et des bibliothèques ont activement décidé de jouer un rôle important dans la promotion, la protection et le développement des communs du savoir. Ils incarnent un engagement pour une politique publique d’accès libre et ouvert aux savoirs et reconnaissent à la connaissance partagée un rôle moteur dans le développement de nos sociétés. C’est cette approche que nous souhaitons détailler dans cet ouvrage au travers de trois grands champs d’actions possibles :

– préserver et valoriser les biens communs du savoir,
– contribuer aux communs du savoir,
– encourager l’émergence d’une co-gestion des communs du savoir.

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Le club des Irrésistibles : un bel exemple de médiation globale à Montréal

Les recommandations du club des irresistibles - L.Dujol. CC-BY-SA

J’ai la chance d’effectuer un stage en immersion dans le réseau des bibliothèques publiques de Montréal. Des rencontres, des lieux, des notes … et un carnet, rue Milton.

C’est sous une pluie fine et une température clémente pour la saison que je marche à travers le quartier résidentiel d’Outremont où j’ai rendez-vous avec Marie Anne Poggi à la bibliothèque Robert Bourassa.

Marie Anne Poggi est animatrice de clubs de lecture au sein des bibliothèques de la grande région métropolitaine de Montréal depuis près de 30 ans. Elle y anime une vingtaine de clubs de lecture. Marie Anne est une passionnée comme rarement j’en ai croisé. Elle vous parle de son métier d’animatrice avec une telle conviction que l’on abandonne vite son clavier pour l’écouter parler d’un club plus particulier, celui des Irrésistibles.

Créé en juin 2007, le club des Irrésistibles est constitué de lectrices et de lecteurs désireux de faire connaitre leurs coups de coeur ou leurs coups de gueule en écrivant des critiques de livres, de films ou encore de pièces de théâtre. La première originalité de ce club est qu’il est ouvert à tous. Il n’est pas nécessaire d’être abonné à une bibliothèque, ni d’être montréalais, il suffit juste de vouloir partager ses lectures et de se déclarer comme membre du club en s’inscrivant sur le site dédié ou via un club de lecture animé par Marie Anne. Ils sont à ce jour plus de 600, certains provenant d’ Europe, d’Australie ou d’Amérique du sud.

Une scénographie spécifique - Par L.Dujol. CC-BY-SA

La force de ce club est l’animation de la communauté effectuée par Marie Anne. Celle ci suggère, accompagne, encourage et relance sans cesse les lecteurs. Mais surtout elle valorise les productions de sa communauté. Chaque semaine une infolettre est publiée offrant les nouvelles suggestions de la semaine. Ces mêmes suggestions sont visibles sur le site du club qui offre un accès aux critiques par genre. Le meilleur de ses critiques est lu lors d’une émission radiophonique hebdomadaire sur une radio locale de Montréal. Il est possible d’écouter l’émission en direct via leur site web tous les samedis de 18h30 à 19h, heure française. Le podcast arrive bientôt. Les supports tangibles de médiation ne sont pas oubliés. Un logo « 100% certifié irrésistibles » est apposé sur la couverture de tous les documents suggérés et sont ensuite mis en valeur par une scénographie spécifiques dans les murs de la bibliothèque Robert Bourassa. Ce logo est devenu un « label qualité » de recommandation apprécié par les abonnés qui empruntent et réservent très largement ces documents. Au final une valorisation sur des supports physiques, radiophoniques et numériques. Un bel exemple de médiation globale des collections organisée en écosystème.

Ce travail de médiation cible toute les communautés que peut toucher une bibliothèque. La communautés des abonnés, la communauté des habitants de l’agglomération montréalaise, la communauté de pratique des bibliothécaires et la communautés d’intérêt des amateurs de lecture qui s’activent sur le web. S’y ajoute la force de l’animation de Marie Anne, qui fait la passerelle entre ces sphères physiques et numériques et apporte l’indispensable valeur ajoutée humaine à cette communauté. Une bibliothèque au cœur de toutes les communautés et à la croisée de tous les espaces documentaires qu’ils soient physiques et numériques.

Depuis 2009, le club des irrésistibles désigne une œuvre qui se mérite le prix annuel des lectrices et lecteurs du club. Cette œuvre est choisie par un jury constitué de membres du club, à partir des cinq titres les plus souvent suggérés durant l’année. Un moment fort dans la vie de cette communauté. Ces livres ne sont pas nécessairement des parutions récentes et concernent tous les genres littéraires. Il n’est pas nécessaire n’ont plus que ces livres soient disponibles dans le catalogue de la bibliothèque. D’ailleurs les suggestions les plus populaires peuvent être aussi des suggestions d’achat qu’essaient de suivre les bibliothécaires acquéreurs. Une communauté d’amateur à l’initiative des acquisitions des professionnels. Encore une belle initiative.

Un regret néanmoins. Les suggestions ne sont pas signées. La mention “membre de – le lieu où vit l’auteur », figure au bas de la critique. Dommage de ne pas donner au moins le prénom de l’auteur de la suggestion suivi de son statut, simple lecteur, abonné ou encore bibliothécaire. La valorisation des contenus est essentielle, mais celle de l’expertise professionnelle et amateur l’est aussi.

Biblioquest : la médiation numérique au coeur du projet d’établissement

Voici en exclusivité les supports, les liens, en un mot les contenus de la session de formation que nous avons crée l’année dernière. Cette nouvelle saison s’est tenue à Montpellier en novembre 2011 sur 3 jours. Elle était co-animée par Silvère Mercier et moi-même. Il s’agit de la seconde fois que ce cycle a lieu, c’est donc la seconde saison de Biblioquest, la série 😉

Organisée sous l’impulsion de l‘INSET de Nancy, elle s’adresse aux direction des bibliothèques territoriales et vise à provoquer une prise de conscience, à faire naître des pratiques et des argumentaires permettant le développement de projets de médiation numérique dans les établissements. Il s’agit ici du second Episode de cet itinéraire de formation que nous avons intitulé Biblioquest, la trilogie du changement, le premier épisode porte sur les outils numériques et le prochain traitera des contenus. Vous trouverez tous les liens vers le catalogue du CNFPT à la fin de ce storify avec les liens vers les stages pour vous y inscrire si vous le souhaitez.

La demande étant très forte pour ce type de formation nous avons souhaité développer l’équipe des formateurs. Renaud Aioutz et Anne-Gaëlle Gaudion ont suivi cette formation au titre de la formation de formateur (ils ont pris pas mal de notes, notamment via twitter pour Renaud ce qui nous a permis de vous proposer ce storify). Ils animeront donc une session supplémentaire en 2012 à Nancy, et nous maintiendrons cette formation avec Silvère à Montpellier dans un an. Vous aurez donc droit à 2 cycles de 3 épisodes chacun en 2012 !

Voici donc le déroulé de la formation et de ses contenus à travers des tweets et des liens vous permettant d’approfondir et de découvrir les notions abordées. C’est le tout premier storify d’une formation de bibliothécaires, c’est à ce jour ce qu’il existe de plus complet sur la médiation numérique dans les bibliothèques, profitez-en, n’hésitez pas à le lire et à le faire circuler!

Lire le Storify

Ce billet est publié simultanément sur le blog de Silvère Mercier

Réaffirmer les grands principes d’accessibilité à la culture à l’heure du numérique – Bookcamp Montréal 2011

Lucie B. Bernier et André Roussil ont produit un document vidéo sur le dernier Bookcamp de Montréal.  Une dizaine de minutes où ils ont brillament restitué l’esprit des bookcamps qui se veulent être un bouillonnement d’idées et de réflexions collectives sur l’avenir du livre.

Le débat sur la question des  DRM est abordé à partir de la 6ème minute du document. Une bilbiothécaire explique que si les bibliothèques québécoises n’avaient pas adopté les DRM, il n’y aurait toujours pas d’offres de livres numériques dans ces équipements. « Cela permet d’avancer malgré tout. Il faut que l’on apprenne à vivre avec »en attendant mieux, continue t-elle. C’est une approche consensuelle que je comprends totalement, d’autant que la demande semble être plus forte au Québec qu’en France,  mais que je ne partage pas. Croire qu’en donnant aujourd’hui crédit à ces modèles avec DRM annonce des lendemains meilleurs est illusoire. J’ai déjà longuement expliqué ici ma position qui est celle de boycotter les plateformes de prêts numérique ayant des DRM qui sont une atteinte scandaleuse aux droits numériques fondamentaux de nos usagers lecteurs. J’ai bien conscience que cela est radical.

Tout est dit par l’un des participants, à 10 min 30 dans le document.

 » La corporation des bibliothécaires devraient prendre une position publique pour réaffirmer les grands principes d’accessibilité à la culture  » à l’heure du numérique.

OUI, OUI et OUI, que cela soit au Québec ou en France – l’IABD s’y active –  car ce n’est pas les grands marchands du livre qui le feront ! Ne soyons pas leur complice !

Quelle expérimentation de la lecture numérique en bibliothèque ?

Quelle expérience usager/bilbiothécaire ? Testeur, lecteur, passeur ? - Par glencoepubliclibrary. CC-BY-SA Source : Flickr

J’ai le sentiment que les bibliothécaires français hésitent à s’emparer de la question de la lecture numérique. Face à une minorité active, la majorité de nos collègues semblent être dans l’attentisme. Certes, les usagers ne sont pas encore au rendez-vous. Même si la progression du livre numérique s’accélère en France, le marché reste timide – Le Kindle boostera t-il le marché ? –  et les offres de livres numériques en bibliothèque laissent encore à désirer. Si le bibliothécaire français, à l’image de la majorité de ses usagers, n’est pas encore un lecteur de livres numériques, il n’en demeure pas moins un professionnel qui doit savoir anticiper et accompagner ces nouvelles pratiques de lecture sans attendre que la demande se fasse pressante. Car la lecture numérique fascine et suscite bien des interrogations dont les médias se font l’écho, relayant parfois un scepticisme à la limite du ridicule. La bibliothèque doit donc être un lieu d’expérimentation de la lecture numérique afin que chacun puisse se faire sa propre idée. Quelques réflexions.

La consultation sur place de tablettes  : apprendre à regarder les usages

Des bibliothèques ont fait le choix de proposer des tablettes en consultation sur place notamment pour lire des revues et des journaux numériques. Un service assez proche de la consultation traditionnelle de périodiques dans les murs de la bibliothèque. Sauf que l’usage attendu, n’est pas nécessairement celui constaté. Les usagers utilisent bien les tablettes mises à disposition mais lisent assez peu les revues embarquées préférant découvrir toutes les possibilités de l’appareil. Les retours d’expériences parlent d’échec. Si il y a échec, c’est celui des bibliothécaires qui ont projeté sur la tablette une pratique de lecture qui serait similaire à celle qu’ils constatent lorsqu’un usager s’installe confortablement pour lire un journal papier. La lecture n’est qu’un possible dans la multitude d’usages offerts par une tablette. A défaut de comprendre, apprenons à regarder ce que les usagers nous montrent en manipulant dans nos murs les appareils que nous mettons à leur disposition.

Le prêt de liseuses, un service voué à disparaître.

Les projets de prêt de liseuses se multiplient. Le bibliothécaire y retrouve ses réflexes. La liseuse est mise à disposition dans les conditions d’un prêt traditionnel. Le succès est indéniable et les listes d’attente s’allongent. Certaines bibliothèques envisagent l’achat de nouvelles liseuses. Il y a là, sans aucun doute, la réponse à une double attente : celle des curieux qui veulent expérimenter la lecture numérique et celle de ceux qui n’ont pas les moyens financiers de s’en approcher.

Néanmoins c’est un service difficile à pérenniser. La technologie et les formats de fichiers de lecture n’étant pas stabilisés, ils posent la question du renouvellement régulier des appareils.  S’ajoute des contraintes de prêt très fortes et peu adaptées au fonctionnement des bibliothèques. Une manutention lourde, la fragilité des appareils et une assistance en cas de problèmes techniques. Au final beaucoup de contraintes et parfois de la frustration aussi bien pour le bibliothécaire que pour l’usager. Je ne suis pas certain qu’une liseuse ait vocation a être prêtée tant elle est un objet personnel, proche de soi dans tous les sens de l’expression. Concentrons-nous sur une offre de contenus appropriables. Je vous encourage à lire le retour d’expérience lucide de la bibliothèque municipale de Sainte Julie au Québec, publié par la revue Argus.

Allons-nous poursuivre cette expérience? Certainement jusqu’à la fin de la vie active des deux liseuses. Les usagers voient le prêt de ces documents comme une initiation, une découverte de ce que peut être ce genre de médium, sans plus. Tout comme le personnel, ils sont satisfaits d’avoir la possibilité d’explorer les nouveaux médias. À la réflexion, je crois que la bibliothèque de Sainte-Julie devrait se concentrer sur le développement du prêt de livres numériques …

L’usager réduit au rôle de testeur ?

Le prêt de liseuses s’accompagne souvent d’un questionnaire afin de recueillir les impressions des usagers sur la manipulation de l’appareil et sur l’ergonomie de l’interface. Je ne remets pas en question la pertinence de ses enquêtes qui nous permettent de mieux cerner les pratiques, mais je regrette que l’on réduise l’expérience de lecture numérique à une simple appréhension des fonctionnalités techniques de la liseuse, même si elles sont importantes. En donnant à l’usager la posture d’un testeur, je ne suis pas certain que nous séduisions des lecteurs potentiellement intéressés mais impressionnés par des a priori techniques. Le prêt de liseuse au sein d’un club de lecteurs me paraît être plus intéressant. L’usager testeur partage ses impressions et profite de l’entraide des membres de la communauté. L’investissement des bibliothécaires est plus important qu’un simple prêt de liseuses, mais il y a ici une valeur ajoutée humaine qui ne peut que rassurer et encourager l’usager dans son cheminement vers la lecture numérique. Mais il faut aller plus loin car l’expérimentation de la lecture numérique ne peut se résumer en un test partagé de liseuses. .

Du club de testeurs au club de lecteurs de livres numériques.

Utilisons nos clubs de lecteurs pour ce qu’ils sont et proposons un partage de ses lectures numériques. A Romans sur Isère, nous sommes en train de mettre en place un « Troc de lecture numérique ». En échange du prêt d’une liseuse, nous demanderons à l’usager de produire la critique du livrel qu’il aura lu. Elle sera partagée, discutée au sein de la communauté réunie chaque mois. Elle sera aussi valorisée et disséminée sur nos supports de médiation qu’ils soient tangibles ou numériques. L’usager devenant ainsi le meilleur défenseur de nos ressources numériques. Ce genre d’expérience à l’avantage de recentrer la liseuse sur le plaisir de lire et le texte. La communauté peut aussi s’ouvrir à ceux qui possèdent une liseuse ou une tablette et faire ainsi de la bibliothèque un lieu d’expérimentation de lecture numérique et sociale,  intra-muros et en ligne – c’est un vœu pieu ;-).  L’implication des bibliothécaires est essentielle. Ils sont animateurs de communauté, force de proposition et producteur de recommandations. Le bibliothécaire devient alors lui aussi un lecteur de livres numériques.

Faire du bibliothécaire un « lecteur du numérique ».

Ce genre de projet est mobilisateur. Il ne s’agit pas seulement de mettre à disposition un lot de liseuses pour découvrir et recueillir les impressions des bibliothécaires, mais d’en faire un outil de médiation à part entière pour connaitre et valoriser l’offre de ressources numériques proposée par la bibliothèque. Nous nous approprions ce qui fait sens. La liseuse n’est pas une fin en soi. Je crois beaucoup à cette démarche intégrée à un projet de médiation qu’au simple prêt de liseuses ou d’une offre « brute » de livres numériques qui ne feront pas de mon point de vue du bibliothécaire un lecteur – passeur ? – averti du numérique … pas plus que l’usager d’ailleurs.