Une année à la rencontre de bibliothécaires

Une année sur la route ... la richesse des rencontres professionnelles. (Par BrunoDelzant. CC-BY-SA Source : Flickr)

Une année d’interventions, de formations, de cours. Une année où  j’ai croisé de très nombreux collègues bibliothécaires – BM, BDP, BU, CDI – avec lesquels j’ai partagé leurs expériences mais aussi leurs angoisses. Le plus frappant est de constater l’inquiétude de la profession face aux enjeux que pose le numérique aux bibliothèques. Des collègues en perte de confiance,  inquiets, presque tétanisés face aux possibilités offertes par les ressources numériques ou par la médiation numérique. Certains découvrent même qu’ils auraient un rôle essentiel à jouer dans la société de l’information. J’ai aussi le sentiment que notre profession aime bien se flageller et se répéter que nous sommes bien incapables de nous adapter aux transformations des usages. A force de se le dire, on va finir par le croire.

Et pourtant. Toutes ces discussions m’ont convaincu d’une chose : le potentiel de nos bibliothèques réside bien dans l’expertise de ses bibliothécaires et qu’au final le web social n’est qu’un outil supplémentaire mis  à notre disposition pour révéler cette expertise et pour la partager avec nos usagers  au sein des communautés d’intérêts qui animent les conversations du web. Aussi lors de mes interventions  je porte une attention toute particulière à rassurer, à expliquer que nous avons déjà les compétences naturelles – je n’ai pas dit toutes les compétences … –  pour participer à la médiation culturelle qui s’organise sur le web. Une médiation qui est aux mains aujourd’hui des grands médias et des vendeurs.

Au fil de ces rencontres, je capture sur un petit carnet, ici une remarque, là une idée qui par petites touches nourrissent ma réflexion. En voici quelques une en vrac. Tout cela est subjectif et n’apporte pas nécessairement de réponses.  A la fois un bilan et un work in progress.  Aucune prétention.

Les cadres vous êtes aussi concernés !

Je reçois très souvent des courriels de collègues qui me font part de leur déception à ne pas pouvoir mettre en oeuvre ce qu’ils ont entendu lors d’une formation ou d’une conférence sur la médiation numérique.  Ils m’expliquent qu’ils se heurtent à l’incompréhension de leurs directeurs ou de leurs bibliothécaires responsables qui au final ne perçoivent que de manière très partielle  l’intérêt de tels projets. Situation paradoxale car ce sont souvent eux qui autorisent l’agent à suivre cette formation.
Il est clair qu’il faut être plus tactique dans les propositions de formation et arriver à faire des offres qui soient très clairement cadrées pour des bibliothécaires cadres puisque ce sont eux qui peuvent impulser et défendre un projet de bibliothèque numérique.  C’est ce que nous avons fait avec mes collègues de la Biblioquest et grâce à l’ENACT. Le succès est au rendez-vous. Tant mieux !

Liseuses & livres numériques, késako ?

Un sujet qui revient systématiquement lors du fameux temps d’échanges dans les journées d’étude, si ce n’est le sujet même du colloque. Un constant : le nombre impressionnant de bibliothécaires qui n’ont jamais parcouru un livre numérique , ni même manipulé une liseuse. Une minorité sait ce qu’est un format epub, comprend ce qu’est un DRM. Et pourtant ils ont tous un avis …. bien souvent imprégné d’a priori négatif. Du coup je ne suis pas étonné de voir des bibliothèques s’abonner à des plateformes de prêts numériques aux modèles totalement inappropriés aux usages.

Pour info l’addnb, propose aux bibliothèques adhérentes un prêt de liseuses afin que leurs bibliothécaires puissent les utiliser, les manipuler … se faire un avis sur du concret.

Culture web et Creative Commons, les grands absents des services en ligne de bibliothèques ? (Par Giuli-O. CC-BY-SA Source : Flickr)

Des services en ligne dénués de culture web.

C’est ce que j’explique dans mon billet « Un blog de bibliothèque n’est pas une île déserte« . On m’interpelle régulièrement lors du lancement d’un blog ou d’un nouveau service en ligne de bibliothèque. Si la qualité des contenus est au rendez-vous, ceux ci ne tiennent que très rarement compte des règles de l’écriture web. Comme si le simple fait d’écrire en ligne suffisait pour exister. Encore une fois faire de la médiation numérique  sans faire l’effort de compréhension des rouages du territoire numérique n’a que très peu d’intérêt.

Et voila que l’éternelle question de la formation des bibliothécaires à une culture numérique pointe son nez …

Creative Commons, inconnu au bataillon.

Une remarque totalement liée à la précédente. Les bibliothèques sont de plus en plus productrices de contenus et espèrent pouvoir par ces contenus se disséminer au sein des espaces numériques de leurs usagers. Mais comment l’espérer si ces même bibliothèque ne les placent pas sous un statut juridique adapté aux pratiques d’échange, de partage, et de réutilisation,  propres au web social ? Très clairement le portail d’une bibliothèque, son blog ou encore son wiki doivent être sous licence CC. Et croyez moi, on est loin du compte.

Lionel Maurel en parle bien mieux que moi.

De moins en moins de pèlerins de la médiation numérique sur les routes …

et pourtant, jamais la demande de formation et d’accompagnement  n’a été aussi forte… si quelqu’un pouvait suggérer au big boss qu’il me file le don d’ubiquité …. ou qu’il convertisse par brouettes entières des bibliothécaires à la cause hybride 😉 #lettreaupèrenoël

« les sites web des bibliothèques : comment les faire évoluer pour les rendre plus vivants »

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NB : Ce billet est simultanément publié sur ce blog et celui de Silvère Mercier

La Bibliothèque de Limoges par le truchement du CNFPT Limousin (ou l’inverse) nous a demandé, à Silvère Mercier et moi-même, d’assurer 2 jours de formation les 19 et 20 novembre derniers sur le thème : « les sites web des bibliothèques : comment les faire évoluer pour les rendre plus vivants ». Intitulé-catalogue qui nous a permis de nous engouffrer dans la brèche ouverte par le mot vivant, en centrant la formation sur la démarche de médiation et d’animation de communauté sans proposer du tout un stage technique ou un catalogue de fonctionnalités en informatique documentaires.

Saluons l’excellent accueil qui nous a été fait par le personnel de la Bfm et tout particulièrement Nadine et Daniel qui outre une visite complète (jusqu’à la chaufferie) du magnifique équipement qu’est la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges. Ils ont même donné de leur personne pour nous emmener dans des bars et nous permettre de rencontrer d’autres biblioblogueurs et assimilés en buvant des litres de bières, notamment lors de ce terrifiant match de foot, gagné oh la main!

Bibliothécaires, si vous passez par Limoges, ne manquez sous aucun prétexte de visiter la bibliothèque et de vous reposer quelques instant dans le jardin d’hiver, qui vous fera instantanément comprendre que la bibliothèque est un troisième lieu. 🙂

A l’origine, il nous avait été demandé de faire deux interventions successives d’une journée chacun. Nous avons proposé une co-animation pour ce stage, c’est à dire un intervention tous les deux sur les deux jours. C’était la première fois que nous adoptions cette formule.

Pourquoi ?  Ce dispositif permet un meilleur encadrement des stagiaires pendant les TD et une plus grande interactivité avec le groupe. Intervenir à deux est moins stressant, permet de se passer la parole et d’être plus disponible pour les échanges avec les stagiaires.

Tout ça ne peut fonctionner qu’à condition d’être pleinement en accord sur les contenus de la formation, ce qui est bien entendu le cas avec l’ami Silvère ! En outre, cela suppose un découpage minuté de la formation. De ce point de vue nous pouvons être fiers de nous puisque le formation est rentrée dans le temps imparti et qu’à peu de choses près le minutage initial a été respecté ! Précisons que nous avions 95% du contenu issu de nos précédentes interventions et que l’organisation du stage, le montage des TD et le découpage nous a pris chacun environ 5 heures, ensemble par téléphone, et/ou seuls devant nos PC.

A l’usage des formateurs qui le souhaitent, nous mettons à disposition la carte heuristique sur laquelle nous avons travaillé. Soit dit en passant, cet outil (mindmeister) et ce mode de représentation (carte heuristique) sont sont révélés très efficaces pour préparer une formation, parce que très synthétiques et modulaires. Cette carte est placée sous licence creative commons, By-nc-sa, ce qui signifie concrètement que si vous souhaitez la réutiliser pour assurer une formation rémunérée (usage commercial) vous devez nous en demander l’autorisation.

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Vous constaterez que notre démarche est progressive : contexte général du numérique, des outils, des enjeux des pratiques la première journée et la seconde plus orientée vers la mise en œuvre concrète et les retours d’expériences dans les bibliothèques.

Nous avons eu affaire à des stagiaires très sympathiques, intéressés et déjà un peu connaisseurs du numérique du fait de leur fonctions en majorité des postes de « responsables de l’informatique documentaire » de bibliothèques de tailles variées (parfois de très petites bibliothèques). Merci à eux pour la qualité de leur participation. (et n’hésitez pas à nous écrire si besoin !)

Nous avions choisi de proposer une approche pédagogique participative. En effet nous avions volontairement le premier jour évité de livrer des solutions toutes faites. A l’issu du panorama général sur les médias sociaux et d’une introduction sur le triptyque fil rss, blogs, wiki, nous avons donc dit aux stagiaires : maintenant, imaginez que vous êtes chez les Bisounours, oubliez vos contraintes, proposez nous 5 dispositifs qui vous semblent répondre aux attentes des usagers par rapport à ce que nous venons de vous proposer.

Le résultat fut, il faut le dire, à la hauteur de nos espérances ! Il est étonnant de voir la qualité de ce que des bibliothécaires peuvent imaginer lorsqu’on essaie de provoquer une démarche d’innovation dans un cadre pédagogique, par groupes de 3 ou 4 en quelques dizaines de minutes. Nous vous livrons donc ce qui a été proposé par les stagiaires, il s’agit de la prise de note en temps réel par Lionel à l’écoute de la présentation effectuée par le rapporteur de chaque groupe :

Table 1

– Flux rss personnalisé : service après recherche
– Livres pop up : vidéo sur Daily Motion Trailer d’albums jeunesses
– Mutualiser les tags et les commentaires de toute la France du monde
– Lettres de retard et réservation par mail ou sms
– Service de resa. en ligne et livres dispos

Table 2

– Flux rss recherche + classement par date d’acquisition
– Googlemaps des collections liées à une animation ou une programmation culturelle
– Émerger automatiquement les documents de la collection liés à l’actu
– Moteur de recherche thématique

Table 3

– Conférences en ligne : streaming + archivées + rss thématique lié au sujet de la conf.
– Fil Rss nouveautés + podcast lectures HV
– Mutualiser les ressources de nos expériences – archivage dans une BD – ouvert aux communautés de pratique.
– Webservice réseau social du livre

Table 4

– Flux rss nouveautés
– Indexation sociale sur le catalogue
– Recommandations statistiques
– feedothèque
– Portail de bib personnalisable
– Réseau social de la bib en ligne autour du livre
– IM sur le portail

Notez que les stagiaires ont une nette tendance à mélanger ce qui relève du service (relancer les retard par email) de ce qui relève de la médiation numérique sur les contenus. Il est normal à ce stade de la formation que cette confusion existe. Notons aussi que la nécessité de mutualiser à un large niveau national les contenus rédigés par les bibliothécaires a émergé d’emblée !

Afin de ne pas rester sur des innovations déconnectées de la réalité, nous avons proposé le lendemain un second TD permettant d’introduire l’innovation dans son contexte sur le mode : prenez un des dispositifs énoncé hier et mettez-le en œuvre dans une bibliothèque. Nous avons fait immédiatement suivre ce TD d’un retour de nos expériences en insistant sur les nécessité de légitimer, la démarche, les outils, les fonctions dans nos contextes respectifs. Nous avons en outre pris un peu de distance en liant la démarche à la mise en œuvre de politiques documentaires.

Là encore, résultats très intéressants, à partir desquels nous avons insisté sur différents aspects d’un projet de médiation numérique. Intéressant de constater que la notion de validation des contenus est très clairement ressortie, alors que la nécessité d’un coordinateur n’a pas été clairement identifiée… Attention, ne vous formalisez pas sur les détails, il s’agit d’une prise de note rapide.


Table 4

– Implication du personnel – Collection de fil RSS organisée par secteur – Coordination par un comité – pas nécessairement le chef de secteur.

Table 3

– Pbq de la validation des contenus (responsable de section – coordinateur- directeur …).
– Organisation du temps
– Volontariat ? Obligation ? Par intérêt ? Thématique hiérarchique.

Table 2

– Ouverture à tous les biblioacteurs
– Avis des lecteurs – mp3 – Podcast
– Pbq de la mobilisation

Table 1

– Formation interne- sensibilisation
– Comité de pilotage ( représentation par secteur sur la base du volontariat + DSI + Dir de com ) : réflexion sur la médiation numérique + un cahier des charges

Voici donc le support que nous avons utilisé. C’est un gros diaporama de 250 slides, lui aussi placé sous licence creative commons By-nc-sa. Remerciements en particulier à François Guillot pour nous avoir autorisé à reprendre son diaporama sur les dynamiques communautaires.


D’un point de vue plus large, il est clair que le monde des bibliothèques évolue ! Aujourd’hui, la demande porte de moins en moins sur l’alphabétisation numérique (qu’est-ce qu’un fil RSS, un blog, un wiki) que sur les enjeux et des conseils de mise en œuvre concrète. Il me semble urgent que les directeurs de bibliothèques (qui sont rarement dans ces formations, hélas) réalisent que la médiation numérique est une fonction à temps complet… Au même titre qu’il est devenu évident de créer des postes de « responsable de la politique documentaire », il me semble que l’avenir est au développement de « responsable de la médiation numérique » dans les organigrammes des bibliothèques. Il y aurait d’ailleurs un intéressant travail de développement d’une communauté de pratique spécifique aux « médiateurs numériques en bibliothèque ». A suivre…


Table 4

 

– Implication du personnel – Collection de fil RSS organisée par secteur – Coordination par un comité – pas nécessairement le chef de secteur.Table 3

 

 

– Pbq de la validation des contenus (responsable de section – coordinateur- directeur …).
– Organisation du temps
– Volontariat ? Obligation ? Par intérêt ? Thématique hiérarchique.Table 2

 

– Ouverture à tous les biblioacteurs
– Avis des lecteurs – mp3 – Podcast
– Pbq de la mobilisation

Table 1

– Formation interne- sensibilisation
– Comité de pilotage ( représentation par secteur sur la base du volontariat + DSI + Dir de com ) : réflexion sur la médiation numérique + un cahier des charges

Intégrons la prise de risque inhérente à la bibliothèque 2.0

La bibliothèque 2.0 est avant tout une expérimentation, une tentative de mise en place de services « modernisés » à l’usager. Ce n’est pas une vérité, Il y a une part d’inconnu. Nous ne sommes pas certain que nous trouverons la réponse escomptée auprès de nos usagers dans la mise en place d’une cartoguide, d’un fil info via twitter ou encore dans la possibilité de donner son avis directement sur la notice d’un document. Nous sentons bien que la bibliothèque à son rôle à jouer dans l’accès au savoir et  à l’information via le net, dans son appropriation, mais ce n’est pas très clair. La bibliothèque 2.0 est donc nécessairement liée à une prise de risque. Et qui dit prise de risque, dit droit à l’erreur.

Une bibliothèque en mouvement. Qui évolue, se réajuste, cherche constamment à repositionner ses services et ses ressources là où sont ses usagers internautes – et ils bougent …. et vite ! Une bibliothèque en version bêta perpétuelle. Et qui au final innove ou se rénove. Du moins je l’espère.

Et pourtant rien de vraiment nouveau. Cette capacité d’adaptation existe déjà dans nos bibliothèques. Les espaces physiques de nos établissements ne cessent d’évoluer avec les usages. L’erreur aussi. Combien de livres avons nous acquis et sont restés désespérément coincé sur les étagères de nos rayons. Décomplexons nous donc !

Cette expérimentation ne signifie pas faire n’importe quoi. Elle doit être intégrée dans la stratégie de service. Il ne s’agit pas de tenter un coup 2.0 pour voir. Il faut derrière cela mobiliser des bibliothécaires, médiateurs numériques à part entière – se pose alors la question de la formation bien qu’il s’agisse plus d’un état d’esprit que d’une compétence technique. Mobiliser aussi  les usagers pour que ces nouveaux services soient vivants. Pour leur expliquer aussi que ces nouveaux outils ne sont pas que des gadgets avec lesquels leurs bibliothècaires font mumusent. Nos élus en auraient aussi peut être besoin…