Je travaille dans une médiathèque située dans un quartier que le politiquement correct  appelle « sensible ». Et la question de la « conquête des publics » – je n’aime pas cette expression – est au cœur de nos préoccupations. Et j’avoue que nous sommes parfois  bien dépourvu devant la réalité des différences culturelles avec nos usagers.
En Avril dernier, nous avons demandé à  Clair Michalon de venir nous éclairer sur cette question des diversités culturelles. Deux journées passionnantes.

Premier constat. Nous vivons souvent la différence culturelle comme un frein au dialogue alors qu’au contraire elle en est un véritable levier. Nous subissons la confrontation de deux systèmes socio-culturels. Celui du monde occidental qui s’appuie sur la transmission du savoir par l’écrit. Et celui inscrit dans la précarité, privilégiant l’oralité. D’un coté un système de l’écrit où le savoir est à l’extérieur de l’homme, inscrit sur un objet. De l’autre un système de la parole où le savoir est dans l’homme et sa transmission dans l’échange, la relation.

La culture française est peut être celle qui est la plus éloignée de la parole. Et nos bibliothèques n’y échappent pas …. biblio = bible = livre sacré.  Même si nous revendiquons et à juste titre, le terme de médiathèque, cette primauté du livre reste très ancrée dans nos esprits. D’ailleurs, ce blog ne s’appelle t’il pas  » la Bibliothèque apprivoisée ».

Les bibliothèques sont donc des lieux de rapport intime avec  l’objet du savoir. Et de ce fait, nous sommes bien souvent identifiés comme des lieux de silence (imposé ?).  Quel sens peut donc avoir pour un usager inscrit dans une culture de l’oralité, ces rayons de livres, ces salles de travail ( de silence ) …
Michalon explique que pour eux, la volonté de savoir passe nécessairement par une volonté de communiquer, de dialoguer. Ainsi, l’écrit  est perçu – de manière inconsciente bien souvent – comme un vecteur de dissolution du lien social. Est ce par hasard si des bibliothèques ont brulé lors des derniers épisodes de révolte dans les banlieues….

Clair Michalon nous propose donc d’accepter la parole comme un média à part entière, ayant toute sa place dans nos Médiathèque. L’échange étant un moyen d’accéder à des savoirs, d’autres savoirs.  Il s’agit d’ aménager des espaces de parole, de dialogue au cœur de la médiathèque. Et ce n’est pas si facile d’introduire des médias qui induit du relationnel dans un espace qui impose le fonctionnel.
Ce ne sont pas de simples coins de détente, avec fauteuils confortables, machine à café, un peu à l’écart de nos collections. Il s’agit bien de lieu dans lequel l’usager – ou non – est une ressource. Une application du fameux mot de Amadou Hampaté Bâ « un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

C’est ce que propose « the living libraries« . Dans ces bibliothèques un peu particulières, vous ne « consultez » pas un livre mais une personne, un livre vivant. L’objectif est de permettre de rencontrer des personnes d’autres cultures, de donner accès à d’autres savoirs , et ainsi d’aller au-delà des préjugés. 45  minutes de discussion à la bibliothèque pour exploiter la diversité humaine à partir d’un catalogue de « living books » volontaires ! Nous trouvons des » living libraires » un peu partout dans le monde, sauf …. en France ! Quand je vous disais que notre culture est bien éloignée de la parole ….

Sans allez aussi loin – mais pourquoi pas – nous pourrions programmer régulièrement  ce genre d’événements dans nos bibliothèques. Je cite AkaSig dont je vous recommande le billet :

J’imagine que, pour une bibliothèque municipale moyenne, il “suffirait” de lancer un appel aux associations locales en leur demandant si elles ont des préjugés à faire tomber et donc des personnes-livres à “prêter” pour des entretiens de 30 minutes chaque. La municipalité pourrait en faire un événement sur un week-end au cours duquel se feraient les “emprunts” (discussions), dans les locaux de la bibliothèque.

Au-delà d’une formule événementielle, l’idéal serait quand-même d’avoir un système d’information public par le biais duquel les bibliothèques adhérentes non seulement accèderaient à un catalogue des personnes “empruntables” dans les environs (pour le proposer à la consultation dans leurs locaux et avec leur assistance) mais aussi aideraient les “demandeurs” à faire leur choix et à s’inscrire dans l’agenda des personnes qui se proposeraient à l’emprunt […]

Je pense aussi à tout le savoir et la richesse de nos petits et grands vieux et au plaisir qu’a mon grand-père à ressasser les épisodes les plus remarquables de sa carrière militaire… Peut-être qu’il serait prêt à aller jusqu’à la bibliothèque municipale, certains samedis, pour répondre à la curiosité d’éventuels emprunteurs ? Mais est-ce qu’il y aurait des emprunteurs ?

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11 commentaires sur « Une médiathèque avec des livres vivants »

  1. Cher Lionel, je suis, pour une fois (c’est bon de le préciser, comme c’est le premier commentaire que je dépose ici), en désaccord complet avec votre analyse. D’abord, vous semblez ignorer cette initiative du département de Meurthe et Moselle, il y a quelques mois : http://www.cg54.fr/cg54/pages/fr/815.htm?script=detailActu.cfm&idActu=318 Preuve que les autres pays (sont-ils si nombreux que vous semblez l’affirmer ?) ne sont pas les seuls à accueillir une idée qui consiste 1)à prendre les usagers pour des crétins (mais bon, c’est un pari comme un autre) et 2) à proposer une charmante balade au zoo qui me paraît, par son présupposé communautariste et sa vision unidimensionnelle de l’individu, assez contraire à la notion de « parole » et de communication que vous mettez en avant. L’intention est louable, mais ne dit-on pas de l’enfer qu’il est pavé de bonnes intentions ? Il y aurait bien d’autres actions à mener en faveur de la mixité sociale : recueillir la parole de certaines communautés pour créer avec elles livres, cd, ou autres, proposer des services « hors les murs », etc.

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  2. @Insula dulcamara >
    Concernant l’exemple de la bibliothèque de livres vivants de Nancy, il me semble que celle ci se tient au Forum de la Fnac et non dans une médiathèque à proprement parlé. Mon propos est de justement d’intégrer ces livres vivants au fonds – si je puis dire – de nos catalogues. Encore une fois je n’ai pas connaissance d’un tel service dans une bibliothèque française ….mais il y a bien quelqu’un qui va se charger de me contredire 😉

    Pour ce qui est de l’idée qui prend l’usager pour un crétin et lui propose une ballade au zoo …j’avoue ne pas avoir saisi.

    Sur les actions en faveur de la mixité sociale. Je n’ai absolument pas envisagé que ces livres vivants devaient se substituer à ce qui est déjà fait et depuis longtemps par les bibliothèques : recueil de paroles, la bibliothèque hors les murs ….Et malgré toutes ces actions la mixité sociale n’est pas tout à fait au rendez vous dans nos bibliothèques. Du moins dans la « médiathèque de quartier sensible » où je travaille. Nous devons nous interroger sur ce constat. Le livre vivant dans la médiathèque est peut être une autre piste …. je dis bien peut être.

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  3. Je soulignais par l’image de la promenade au zoo le caractère assez sordide d’un « catalogue », où l’on trouve, si je reprends l’exemple de la Meurthe et Moselle (qui en effet n’a aucun lien avec les bibliothèques, mais le principe et la terminologie sont exactement les mêmes), un handicapé, un tzigane et un homosexuel, qui plus est mis en scène comme des objets (des livres).
    On peut à mon avis parler d’échange oral du savoir (au sens le plus large) sans passer par cette réification d’assez mauvais goût, qui, à mon sens, est une manière de considérer l’usager comme un individu légèrement réac et a priori totalement fermé au monde.
    Et je ne conteste pas, évidemment, que les bibliothèques françaises aient beaucoup de progrès à faire dans le domaine de la mixité sociale… 🙂

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  4. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai jamais trop aimé les initiatives autour du prêt de « personnes-livres » essentiellement menées dans les pays du nord de l’Europe ou aux Etats-Unis. A la rigueur, le « prêt » d’un bibliothécaire, vu comme la concession d’un temps d’écoute et d’échange, et encore… Mais ce qui me dérange, c’est la dichotomie que vous opérez entre monde occidental (transmission du savoir par l’écrit), en gros nous les bibliothécaires, et la précarité (oralité), en gros les autres… c’est un peu facile et rapide.
    Qu’on se comprenne bien, je suis le premier à bousculer les repères et les frontières dans la bibliothèque, à reconnaître sa violence symbolique, son mépris des différences, son manque de liant social…etc, mais pas au prix d’une telle simplification et d’un renoncement qui s’apparente ici à de la discrimination « négative ». Pensez-vous qu’un jeune en rupture sociale ou qu’une grand-mère d’origine étrangère ne sachant ni lire le français, ni même sa langue maternelle voudra et pourra dialoguer ? Imaginez un peu la violence symbolique, pire encore s’ils sont objectivés par un autre qui les empruntent ! ça ne tient pas la route, malgré l’idée généreuse de départ et l’accord avec vous sur les carences relationnelles dans les bibliothèques.
    Pour avoir un peu travaillé sur le rapport des bibliothèques aux altérités (linguistiques, sociales, culturelles,…) et notamment dans le Queens où les combinaisons de ces trois dimensions sont fortes, il faut faire ce que l’on sait faire mais différemment, c’est à dire ailleurs que dans la bibliothèque et/ou avec d’autres que des bibliothécaires : travailler à partir de l’écrit, de la parole, de l’image avec des finalités simples : apprendre à lire, apprendre à écrire, être capable de s’informer, apprendre à s’amuser, apprendre à apprendre, apprendre à créer… c’est à dire refonder un nouveau type de bibliothécaire « missionnaire » qui ne développe pas la culture chez le lecteur mais la culture de soi. En ce sens : priorité au dialogue entre le bibliothécaire et le lecteur et non entre les lecteurs eux-mêmes. Plus facile à dire qu’à faire, j’en conviens.

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  5. @ Insula dulcamara et Olivier Tacheau >

    Nous sommes sur le fond bien d’accord. L’intérêt de ses livres vivants n’est certainement pas de « montrer » un homosexuel, un handicapé ou un marocain …. mais bien de donner accès autrement à un savoir. Le catalogue de la bibliothèque vivante de Nancy est pour moi trop stigmatisante. Dans mon esprit il s’agirait plus de mettre en avant un savoir, un vécu : un ancien mineur, un photographe, un humanitaire de retour d’une mission … Une offre de savoirs par la parole et pas seulement par l’écrit.

    Autre point. Vous insistez sur la médiation du bibliothécaire et ne pas laisser le dialogue entre lecteurs. Tout à fait d’accord. c’est bien pour cela que j’insiste sur l’idée que ce genre d’expérience doit se dérouler dans une bibliothèque et non dans le Forum d’une fnac ou ailleurs. Nous devons proposer une médiation autour de ses livres vivants, comme nous le faisons déjà autour de nos livres, via des animations, des rencontres débats …. il s’agit bien d’un nouveau type de bibliothécaire “missionnaire” … je préfère le terme de médiateur.

    Enfin. Je reconnais volontiers l’aspect caricatural et maladroit de ma présentation, monde occidental = écrit , oralité = précarité. Mais je persiste dans l’idée que nos bibliothèques n’arrivent pas ou mal à renvoyer cette image qu’elle est un lieu de tous les médias – dont la parole – et pas seulement du livre.
    Dans le quartier où je travaille, nous avons beaucoup de personnes qui se refusent d’entrer dans nos murs parcequ’ils ont la certitude que ce lieu est celui du savoir écrit, du silence. Permettre de discuter tout simplement sur ce que nous savons est une piste a explorer, à expérimenter. Ce n’est ni plus ni moins ce que j’ai essayé d’écrire dans ce billet !

    En tous les cas merci de vos reflexions bien utiles.

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  6. bonjour
    Pour avoir exercé dans 2 pays d’oralité (Mali et Madagascar) en bibliothèque, je rejoins l’analyse de Clair Michalon (qui est un petit livre de base que tout bibliothécaire devrait lire, même s’il ne travaille pas en milieu sensible, étant donné l’évolution de la société française). J’ai organisé dans ces pays, des rencontres entre écrivains et lecteurs sur des sujets, des livres passionnants… On m’avait prédit des salles vides et les salles étaient pleines à craquer.. On m’avait dit qu’en pays d’oralité les gens ne lisent pas et j’ai vu que le livre et l’écrit sont des véritables « trésors » qui s’arrachent. Le livre parle et à nous bibliothécaires de le faire retourner à sa source qui est l’oralité … le livre sert à nous relier les uns aux autres à transmettre nos savoirs et nos expériences, il est en soi une parole. Il faut donc se méfier des repères un peu « simplificateurs » qui peuvent fausser nos façons d’approcher les différences culturelles. C’est vrai ! D’autant que les jeunes des banlieues sont parfois plus pétris de culture « française » que de celle de leur pays d’origine. Tout dépend de leur date d’arrivée en France. La culture est constamment en mouvement et se nourrit d’apports mutuels.
    Ce qui compte – et quelque soit la forme de cet échange – ce sont des contacts « vrais »

    voir en haut de la page 17 :  » Qu’est-ce qui me permet de m’asseoir à côté d’un occidental?  » disait en 1993, l’écrivain malien Urbain Dembélé : « … Qu’est-ce qui nous permet de communiquer? Ce n’est pas la langue, cette même langue, le français, que nous parlons. Ce sont avant tout mes idées, ma culture, ma conscience d’être, pour que l’on se
    complète…. »

    http://www.lajoieparleslivres.com/simclient/consultation/binaries/stream.asp?INSTANCE=JOIE&EIDMPA=PUBLICATION_5336

    Merci d’avoir abordé ce vaste débat ! qui mérite que d’une façon ou d’une autre, on se pose la question de notre façon de communiquer en tant qu’institution, en tant que médiateurs du livre, du savoir, de l’écrit…et des médias…

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  7. @ Véronique > « la question de notre façon de communiquer en tant qu’institution, en tant que médiateurs du livre, du savoir, de l’écrit…et des médias… »

    Nous sommes bien d’accord !

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  8. Bonjour,

    Je vois ce que tu cherches… allier oralité (la voix) et l’idée de « collection ». A ne pas opposer aux livres.

    Les livres vivants, oui, je trouve l’idée un peu zootique quand on en possède si peu. Et aussi symptomatique d’un fait plus grave : le manque de discussion entre les gens. (Le manque aussi de lieux de rencontre ?)

    Peut-être aussi de notre manque de curiosité, à nous bibliothécaires, pour aller chercher et enregistrer ces patrimoines oraux… Manque de moyens, manque de formations audio-visuelles ?
    Manque d’envie de gérer d’éventuels conflits ou des discussions qui s’enflamment. Ce qui n’arrive jamais entre deux livres. 🙂
    Manque de possibilité de contrôler ce qui se passe dans cette relation entre le livre et son lecteur ?

    On pourrait aussi assimiler ces personnes à des personnes ressources, des personnes qui ont à savoir et le mette à la disposition des autres. En vis-à-vis pour ceux qui ont l’élocution facile, mais pourquoi pas par Internet pour les plus timides.

    C’est ce que font les gens par l’intermédiaire de leurs blogs.

    Tu parles de médiation… mais, pour être médiateur, il faut d’abord être chercheur.
    Si tu ne vas pas chercher les livres, ils ne viennent pas à toi.
    Si tu ne vas pas chercher les conférenciers, ils ne viennent pas à toi.
    Si tu ne vas pas chercher les gens dans les quartiers sensibles, ils ne viendront pas à toi.

    Quand on va chercher, on s’intéresse… et l’intérêt, c’est un boomerang du type boule de neige : à chaque passe, la boule grossit.

    La médiation repose sur quelque chose à partager.
    Si tu n’as rien qui m’intéresse, la médiation va reposer sur quoi ? 😉

    Donner le goût, se mettre à portée… attirer les enfants pour approcher les adultes.

    Peut-être faut-il prêter un bibliothécaire à cette « différence culturelle » ?

    Bien cordialement
    Bernard Majour

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  9. @ B Majour > « La médiation repose sur quelque chose à partager.
    Si tu n’as rien qui m’intéresse, la médiation va reposer sur quoi ? »

    Entièrement d’accord. Un pas vers l’autre et des deux côtés. C’est bien pour cela que ce blog s’appelle la bibliothèque apprivoisée !

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