Un exemple de projet de médiation globale dans les Médiathèques du Pays du Romans

Le dernier numéro de la revue professionnelle québécoise Argus propose un dossier sur la Médiation. J’ai eu le plaisir d’y écrire un article que je vous livre ici.

La facilité d’utilisation des moteurs de recherche et la force de la recommandation entre amis renforcent chez l’internaute usager un sentiment d’autonomie qui l’incite à se détourner des médiateurs traditionnels d’informations dont fait partie les bibliothèques. Nous ne pouvons plus demander à l’usager de s’adapter à l’univers bibliothéconomique, beaucoup trop hermétique pour le néophyte. C’est à la bibliothèque de s’adapter à l’environnement numérique de l’usager en y positionnant ses ressources et contenus.

La bibliothèque acteur de la médiation culturelle numérique

La médiation numérique est un dispositif technique, éditorial ou interactif mis en œuvre par des professionnels de l’information-documentation favorisant l’appropriation, la dissémination et l’accès organisé ou fortuite à tout contenu proposé par une bibliothèque. Parce que l’usager a une réalité multiple, la bibliothèque se doit de proposer le plus grand nombre possible de portes d’entrée vers ses ressources documentaires afin d’en favoriser la découverte. Aux bibliothécaires d’orienter l’usager plutôt que lui prescrire un parcours. Le portail institutionnel est une piste. D’autres sont possibles. De nombreuses bibliothèques ont déjà engagé ce travail en s’emparant des nombreux outils du web social tel que les blogs ou encore les réseaux sociaux.

Mais ces outils ne suffisent pas, il faut aussi proposer et disséminer des contenus éditorialisés présentant une valeur ajoutée informationnelle certaine. Cette large diffusion est une condition nécessaire pour susciter des interactions avec des usagers internautes et pour participer à la médiation culturelle sur internet qui est aujourd’hui organisée par les vendeurs et les grands médias. Il ne s’agit donc pas de se demander ce que le web peut apporter à la bibliothèque, mais bien de s’interroger sur ce que la bibliothèque peut apporter au web.

En avril 2006 la bibliothèque municipale de Lyon lance "Point d’Actu !", un magazine en ligne défini comme un service d’orientation documentaire axé sur l’actualité. Les bibliothécaires s’emparent d’une question d’actualité, la mettent en perspective, proposent des références pour mieux comprendre et élargir le débat. Alors que les sujets d’actualités sont largement relayés par les médias et qu’ils constituent l’une des premières requêtes dans les moteurs de recherche, «Points d’Actu !» a pour objectif de proposer un éclairage complémentaire. Ce service ne vise pas tant à promouvoir la collection de la bibliothèque mais de mettre à disposition de tous une expertise bibliothécaire. Ce service porte l’image de l’institution sous l’angle des contenus proposés.

Cet exemple démontre que si la gestion d’un fonds documentaire reste un pilier de notre métier, il n’est plus exclusif. La gestion de "leur visibilité" et l’animation du réseau de lecteurs et/ou des communautés d’intérêts potentiels rattachés à ces documents sont d’une importance égale si ce n’est plus. La bibliothèque s’éditorialise, le bibliothécaire devient « le journaliste » de ses collections.

La réussite de ces dispositifs suppose donc un projet éditorial et une (ré) organisation de la bibliothèque. Un projet de médiation numérique est un projet global au carrefour de nombreuses activités de la bibliothèque, sans pour autant se fondre dans l’une d’elle :

- Valorisation des ressources documentaires de la bibliothèque par des outils numériques.
– La veille documentaire thématique des acquéreurs.
– Administration du SIGB pour mettre en œuvre des services. Mais la médiation numérique ne s’y résume pas.
– Activités de l’espace multimédia de la bibliothèque qui est l’un des acteurs de la médiation in situ.
– Le département marketing/communication de la bibliothèque. La médiation numérique suppose une communication efficace, sur le site et en dehors.
– Le département action culturelle de la bibliothèque.

A Romans sur Isère, la médiation numérique ne reste pas dans les nuages - (Par tryphon4. CC-BY-SA Source : Flickr )

Un projet de médiation numérique des collections dans le réseau des Médiathèques du Pays de Romans.

Everitouthèque : de l’expérimentation à la validation.

Everitouthèque a été mis en ligne le 1er avril 2006. Le point de départ est une frustration. L’ergonomie rigide de l’OPAC ne permettait pas d’avoir un espace numérique digne de ce nom. L’idée d’un blog ait vite venu : créer un espace moins institutionnel de recommandations de documents avec toutes les possibilités offertes par le web. Avec un objectif simple, la mise en valeur du fonds à travers des thèmes et des genres forts. L’écriture est collaborative. Une vingtaine de bibliothécaires, des lecteurs, des libraires locaux, des partenaires contribuent.

Le succès de ce blog à permis de valider le projet de médiation numérique des collections au sein des Médiathèques du Pays de Romans. Cela s’est traduit par la création d’un poste de responsable de la médiation numérique des collections, la révision des profils de postes des agents et par l’intégration dans l’organigramme d’un pôle numérique regroupant les responsables de la médiation numérique, de l’informatique documentaire et des services multimédias. Ils réfléchissent ensemble sur la mise en œuvre de la bibliothèque sur le territoire numérique.

Une médiation organisée

Ce dispositif commence chaque année par un “grand brainstorming” auquel est convié tout le personnel des médiathèques. Au cours de cette journée, les bibliothécaires discutent des thèmes qu’ils veulent mettre en valeur tout au long de l’année à venir. Ces thèmes peuvent être liés au programme des animations, à la programmation culturelle ou encore à la politique documentaire. Une fois ces thèmes arrêtés, la réflexion se porte sur la mise en œuvre de la médiation : Quels contenus ? Quelles ressources ? Et enfin qui y participe (les bibliothécaires, des partenaires, des usagers) ? Avec le souci du volontariat et de la transversalité des secteurs. Les volontaires se regroupent au sein d’un pôle thématique. Un planning indique les dates limites des rendus des contenus, les dates de leurs publications… Ce n’est qu’au terme de cette procédure que s’effectue le choix des outils que seront utilisés et développés pour réaliser cette médiation.

Une chaine de publication et de validation des contenus

Le blog est le réceptacle de tous les contenus qui sont produits dans la bibliothèque dans lequel seront puisés les contenus des différents supports de médiation. Chaque bibliothécaire vient taper ses productions dans le back office en indiquant par un jeu de tags à quel projet de médiation elles se rattachent. Les rédacteurs n’ont pas la possibilité de publier les billets. Seul le bibliothécaire administrateur a cette possibilité. Les contenus produits doivent répondre à la ligne éditoriale élaborée et validée par tous les agents et respecter « un cahier des charges » d’écriture web. La longueur du billet ne doit pas excéder la ligne de flottaison qu’est le bas de l’écran de l’ordinateur, il doit être signé, avoir un titre explicite, accompagné dans la mesure du possible de contenus multimédia et surtout enrichi de liens. Un circuit de validation et de publication organise la production. Il arrive qu’un contenu soit recalé. Cette décision est toujours prise après discussion entre le responsable de la publication et le rédacteur concerné. On mesure ici toute l’utilité d’une ligne éditoriale et l’on n’insistera jamais assez sur la légitimité du coordinateur au sein de l’équipe de rédacteurs.

Le responsable de la Médiation numérique des collections coordonne les projets, relance, et accompagne si nécessaire les contributeurs. Rappelons que ces contributeurs peuvent être aussi des usagers, des partenaires, des internautes. Ils sont soumis aux mêmes règles de publication. Il participe aussi à faire ce lien entre la programmation culturelle et les projets de médiation numérique. Cette coordination peut être déléguée à un collègue bibliothécaire sur des projets particuliers. C’est le cas pour les blogs "Everitouthèque" et ‘ nouvelles 15 – 18 ans”. Cette délégation est le signe qu’une culture numérique solide s’installe au sein de l’équipe.

La médiation numérique ne doit pas rester dans les nuages.

Rester "dans les nuages” s’est forcément empêcher des usagers de profiter de ce travail de médiation. La médiation des collections est globale et doit se décliner sur des supports tangibles. La médiation est donc organisée en un écosystème informationnel dans lequel chaque contenu se ré-impacte sur tous les supports.

La critique d’un polar sera par exemple publiée sur le blog Everitouthèque, mais aussi copiée dans le catalogue via la fonctionnalité « avis » disponible sur la notice. Elle devient une étiquette papier qui sera collée sur la première de couverture du document. Elle sera aussi publiée sur la lettre bimestrielle de la bibliothèque dans les pages "sélections". Selon le projet, elle complétera une bibliographie thématique qui regroupe les recommandations des bibliothécaires et des lecteurs. Une bibliographie papier et numérique consultable sur le portail de la bibliothèque, mais aussi sur ses blogs ou la plateforme Issu.com…. via peut être une recherche Google. Elle complétera enfin, un dossier documentaire numérique fait sur Prezi et sera automatiquement disséminée via un flux rss sur nos réseaux sociaux Facebook ou encore Twitter.

Au final autant de possibles que de types d’usagers. Le bibliothécaire n’aura lui produit qu’une seule critique qui sera capitalisée grâce à cet écosystème informationnel.

Pas toujours synchrone avec les services informatiques ou communication -(Par joshfassbind. CC-BY-SA Source : Flickr )

Les conditions d’un succès

La première de ces conditions est de faire reconnaître ces nouvelles missions et compétences. La fonction de “médiation/valorisation des collections” doit être inscrite dans les fiches de poste des agents. Cette activité doit s’intégrer au temps de travail qui doit être réadapté en conséquence. Ce travail de rédaction, de production, de veille ne peut s’ajouter aux activités déjà installées. Quel intérêt de bien traiter, classer et ranger un document si nous ne nous donnons pas le temps et les moyens de le défendre ? La reconnaissance de ces nouvelles compétences permet d’orienter un plan de formation professionnelle auprès du service des ressources humaines. L’objectif étant d’amener une culture numérique commune à toute l’équipe. Ce qui ne veut pas forcement dire que tout le monde sera acteur de la médiation des collections, mais que tout le monde aura bien compris l’intérêt de cette valorisation numérique des fonds. Il n’y a pas de médiation numérique valable si elle n’est pas comprise et reconnue au sein de l’équipe.

Une culture numérique se renforce par la pratique. Essayer de nouveaux services en ligne, voir ce que font les collègues sur un réseau social sont des activités de veille et d’expérimentation indispensables qui doivent être aussi reconnues dans les profils de poste. Sauf que bien des collègues font part de leur difficulté à expérimenter du fait d’un accès bridé à internet au sein de leur établissement. Le comble est que le public a parfois un accès plus ouvert que les professionnels qui sont censés les accompagner …

Les services informatiques se défendent en mettant en avant la sécurité du réseau interne. Dans de nombreux cas ce réseau est intégré à celui de la collectivité et en subit donc les restrictions. Si elles sont compréhensibles elles ne peuvent convenir aux bibliothécaires qui ont des exigences de service aux publics aussi incontournables que les nécessités de sécurité. Un projet de médiation numérique se construit donc dans le dialogue avec son directeur du service informatique.

Enfin, un projet de médiation numérique est souvent perçu par les élus comme une bizarrerie, bien éloignée de l’image qu’ils ont d’un service de lecture publique et de notre métier. Force est de reconnaitre que les bibliothécaires expliquent que très rarement les évolutions de leur métier à leur tutelle. Le bilan annuel d’activité de la bibliothèque est l’un de ces moments privilégiés. Comme l’on y indique le nombre de prêts, de visiteurs, de participants aux animations, il est indispensable d’y indiquer aussi le nombre de visiteurs des blogs de la bibliothèque, le nombre d’amis de la page Facebook, le nombre de fois qu’une bibliographie est consultée en ligne. Ces chiffres sont aussi des indicateurs de performance de la bibliothèque et démontre à l’élu que le territoire d’action de la bibliothèque s’élargi à l’espace numérique. En outre gagner en visibilité sur le web, s’est faire rayonner par ricochet sa collectivité et la valeur de ses agents.

Le territoire numérique, la nouvelle frontière des bibliothèques

La médiation numérique des collections renvoie à une transformation majeure de l’espace temps des bibliothèques : à coté de l’espace physique et ses usages territorialisés s’ajoute celui de l’immensité du web et du flux. Les bibliothèques doivent occuper ce territoire numérique, innover, répondre aux nouvelles attentes des usagers et s’adapter à leurs multiples usages, sans perdre de vue leur spécificité locale. Une évolution qui inquiète bon nombres de collègues. Et pourtant le bibliothécaire à toutes les qualités pour être un acteur du changement. C’est là qu’ils peuvent mettre en valeur leur expérience professionnelle dans le tri, la sélection et la mise en valeur des collections et de l’information. Néanmoins ces bibliothécaires doivent apprivoiser les règles de cette nouvelle frontière numérique pour proposer une alternative fiable et viable aux contenus portés par la puissance des sociétés privées. C’est une chance exceptionnelle pour notre métier. Saisissons là !

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NB : Les Médiathèque du Pays de Romans rassemblent deux équipements sur 21 communes qui composent la communauté d’agglomération du Pays de Romans. 43 agents et un fonds de 115 000 documents.

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